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La turbine Arabelle ou l'indépendance technologique française

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06 septembre, 2015
Tribune libre
Loïk Le Floch-Prigent


En 1984, Gilbert Riollet, directeur technique des turbines vapeur de la division Electromécanique du Groupe CGE reçoit, avec son équipe, le « Grand Prix Technique » des mains du Ministre de l’Industrie et de la Recherche. Ce geste couronne l’invention de la turbine à vapeur française Arabelle.

En France, les études et la construction des turbines à vapeur ont commencé un peu avant le début du XXème siècle avec les travaux d’Auguste Rateau, inventeur de la turbine à action multicellulaire. Peu après 1900, trois sociétés se partagèrent ce domaine :

- la société Rateau qui poursuivit avec ses moyens propres le développement de sa conception à action ;
- la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques qui utilisera à partir de 1901 une licence Brown-Boweri de turbines à réaction;
- Alsthom qui conclut, en 1929, un accord d’utilisation de la technique General Electric.

En 1969, le contrat existant dans ce domaine entre Alsthom et General Electric expire, ce qui permit l’année suivante le rapprochement d’Alsthom et de Rateau. En 1977, enfin, Alsthom-Atlantique se constitue et acquiert la part d’activité de la CEM consacrée aux turbines et aux alternateurs. A la suite de ce regroupement, un choix capital restait cependant à faire entre la poursuite d’une technique indépendante basée sur le principe à action d’Alsthom-Rateau ou l’exploitation de la licence BBC des turbines à réaction, apportées par la CEM.

Ainsi nait Arabelle qui, au fil des ans, avec les efforts conjoints d’Alstom et des exploitants de centrales, en premier lieu EDF, va devenir la meilleure du monde avec une technologie indépendante comme souhaitée dès 1977 ! Les derniers brevets qui portent sur la technique des rotors soudés permet à Arabelle de conquérir le secteur des grandes puissances jusqu’à 1900 MW. Ces turboalternateurs sont des pièces magnifiques qui ont fait le tour du monde, 178 équipent désormais 30% du parc nucléaire mondial et ils représentent notre meilleure carte de visite pour tenter de conquérir le marché mondial des centrales nucléaires. La mauvaise nouvelle de 2009 où l’équipe « France »  a échoué dans l’appel d’offres des centrales aux Emirats Arabes Unis au profit des Coréens alliés aux Américains, suivie des incidents de mise au point de l’EPR en Finlande et à Flamanville en France, montrent bien l’importance de conserver Arabelle dans le giron français. En effet, ces turboalternateurs sont essentiels pour continuer à promouvoir l’industrie française dans le secteur nucléaire. Arabelle reste notre pépite.

Ce constat a conduit les techniciens d’EDF à tenter de trouver des garde-fous alors que les dirigeants d’Alstom et l’Etat avaient fini par accepter la vente du département énergie d’Alstom à General Electric. Beaucoup de voix se sont exprimées pour dénoncer une perte d’indépendance de notre pays injustifiée quand on pense à tous les efforts déployés depuis quarante ans pour conserver notre technique originale au sommet de la compétitivité industrielle. La réalité est, hélas, cruelle, ces efforts ont été vains et c’est bien General Electric qui, pour une mise de fonds minime, va être le bénéficiaire de cet effort national français !

Quelles conséquences pour notre pays ? Nous sommes déjà en difficulté pour la vente de nos centrales, nous venons de restructurer Areva en créant une société filiale d’EDF pour concevoir et fabriquer les réacteurs. C’est un effort considérable qui est demandé pour revenir dans la course d’un point de vue technique, industriel et organisationnel. Mais quel sens cela a-t-il, si dans le même temps, la pépite, le joyau, est entre les mains d’une concurrence ou peut être cédée à des concurrents lors des compétitions des prochaines années ? Cette politique de gribouille pourrait être corrigée en urgence avec l’apport d’Arabelle à la nouvelle société qui doit relever le défi du nucléaire français.    

 

Tags:
alstom, arabelle