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Le Temps des humiliés, de Bertrand Badie

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23 aout, 2015
Note de lecture
Leslie Varenne


« L’humiliation est devenue l’ordinaire des relations internationales. Rabaisser un Etat, le mettre sous tutelle, le tenir à l’écart des lieux de décisions, stigmatiser ses dirigeants : autant de pratiques diplomatiques qui se banalisent. »* Lorsque Bertrand Badie écrit ces lignes, en mars 2014, la crise grecque n’a pas encore atteint son paroxysme et Christine Lagarde n’a pas encore osé déclarer : « Pour la Grèce, l’heure a sonné de discuter avec des adultes. » !

En début d’ouvrage, le professeur à Sciences Po-Paris évoque cette scène disparue de nos mémoires. Le 15 janvier 1998, le Président indonésien signe un document à la manière d’une reddition. « C’était en fait le plan de rigueur en cinquante points que lui imposait le FMI : autant de restrictions qui touchaient son pays, mais en particulier lui-même, Suharto, dictateur de son état et sa famille. Derrière lui, le directeur du Fonds monétaire international le dominait de sa stature : debout, les bras croisés, tout dans son attitude semblait humiliant. » Michel Camdessus, tentera à maintes reprises de justifier cette posture. En vain. Cette image restera gravée dans la mémoire indonésienne comme l’humiliation de tout un peuple. Christine Lagarde ira-t-elle se prosterner au pied du Parthénon ?

Le FMI n’a pas le monopole de l’humiliation et les pratiques de l’abaissement d’un Etat dans les relations internationales ne sont pas nouvelles. A travers l’histoire, les exemples sont légions : de l’antiquité avec Brennus et son « malheur aux vaincus» au 19ème siècle avec la guerre de l’opium : « où le drapeau britannique ne flotta sur Canton que pour protéger un infâme trafic de contrebande », jusqu’au Mali de 2013, lorsque François Hollande déclara depuis Paris le 28 mars : « Nous voulons qu’il y ait des élections au Mali à la fin du mois de juillet, et ça, nous serons intraitables là-dessus. »

Bertrand Badie décrit toutes les facettes de cette diplomatie de l’humiliation en vogue à notre époque, humiliation par : rabaissement, déni d’égalité, relégation, stigmatisation.

Concernant l’humiliation par rabaissement, l’auteur de l’ouvrage écrit : « c’est une forme simple liée à l’évolution de la guerre et des relations interétatiques. Elle consiste à imposer au vaincu une réduction brutale de son statut de puissance, et à créer à partir de là un choc émotionnel au sein de l’opinion. » Ces phrases renvoient furieusement à l’histoire récente de la Côte d’Ivoire et l’arrestation de Laurent Gbagbo dans le palais Présidentiel d’Abidjan par des gendarmes français. Cette version « malheur aux vaincus » de Brennus, réactualisée façon 21ème siècle, a fait le tour de l’Afrique et continue de hanter les esprits. Il suffit de voyager sur le continent pour mesurer le profond ressentiment que les Africains nourrissent envers la France depuis cet événement.

Toutes ces formes d’humiliation, qu’elles soient de l’ordre du rabaissement, du déni d’égalité, de la relégation, ou de la stigmatisation ont, en réalité, le même but : porter des coups à la souveraineté des Etats. Elles entérinent de fait le droit du plus fort en contrevenant au droit international et donc à la diplomatie ! Il ne faut pas s’y tromper, c’est cette question de souveraineté qui a été posée aux Grecs. Et c’est à celle-ci et seulement à celle ci, que les Grecs ont répondue lors du référendum.

Lorsqu'il a écrit son livre, Bertrand Badie ne pouvait deviner qu'en 2015, « tapinossi » (humiliation) et son corollaire : « axioprépeia »  (dignité) seraient les mots les plus populaires à Athènes. Un ouvrage d’une actualité brûlante….

*Bertrand Badie, Le Temps des humiliés - Pathologie des relations internationales, Editions Odile Jacob, 2014.

Tags:
grèce, diplomatie, afrique, fmi