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Les larmes de l'honneur, Jacques Hogard

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16 novembre, 2016
Note de lecture
Leslie Varenne


Hasard du calendrier, « Les larmes de l’honneur » du colonel Jacques Hogard, qui commandait l’un des trois groupements de l’opération Turquoise au Rwanda du 22 juin au 22 août 1994, sort au moment où l’enquête sur l’attentat contre l’avion de l’ancien Président Habyarimana est relancée en France. Mais l’ouvrage paraît aussi dans une séquence, extrêmement forte de la vie politique internationale, où l’Afrique enterre l’ère Clinton. Car, il ne faut pas s’y tromper, si des activistes de l’opposition congolaise au parti de Laurent Gbagbo, le FPI, en passant par le parti d’extrême gauche malien, Sadi, tous félicitent Donald Trump pour sa victoire, ce n’est pas pour se réjouir de la future politique africaine du nouveau Président US, il ne s’est pas exprimé sur le sujet pendant sa campagne. Ils saluent avant tout la chute de la maison Clinton et la promesse d’une redistribution des cartes. Ils célèbrent ce qu’ils espèrent être la fin de cette « diplomatie de la démocratie » avec son corolaire le droit d’ingérence et, plus tard, sa version sophistiquée : la responsabilité de protéger qui permit de mettre en place et de tenir à bout de bras des présidents comme Paul Kagamé ou Kabila père et fils. De Bill et le revers cinglant de l’opération "Restore Hope" en Somalie en 1993 à Hillary et les opérations de 2011 : "Restaurer  la paix et la démocratie en Côte d’Ivoire" [1] ; "Protecteur Unifié" en Libye, les années Clinton ont été des années sombres pour toute l’Afrique. Le livre de Jacques Hogard tombe donc à point nommé car l’ouvrage revient sur une page de l’histoire la plus dramatique du continent qui illustre parfaitement l’implication des Clinton en Afrique. Une page qui n’est, d’ailleurs pas complètement tournée puisque les conséquences des événements de 1994 continuent, chaque jour, d’endeuiller la République Démocratique du Congo.

 

La genèse

Lorsque le génocide entre Hutus et Tutsis rwandais commence le 7 avril 1994, Bill Clinton est Président des Etats-Unis depuis janvier 1993. L’armée française n’est plus au Rwanda, elle a quitté ce pays après la signature des accords d’Arusha en décembre 93 - Ces accords entre l’Etat Rwandais du Président Hutu Juvénal Habyarimana et la rébellion Tutsi dirigée par le chef du Front Patriotique rwandais Paul Kagamé étaient censés ramener la paix à travers un partage de pouvoir entre les deux parties - et a été remplacée par une force onusienne.
Pourtant, comme le rappelle l’auteur : « Entre avril et juin les massacres font des centaines de milliers de morts. Et l’ONU décide, dans les dix jours qui suivent le début du génocide, de ramener les effectifs de sa force déployée sur place, la Minuar, de 2500 à 270 hommes ! » Il poursuit : « C’est dans ce contexte, et devant l’ampleur de la catastrophe que la France, qui est la première à utiliser le mot génocide à la fin du mois de juin 1994, après avoir vainement demandé une intervention internationale à laquelle les Etats-Unis s’opposent, décide de déclencher l’opération Turquoise, ayant obtenu du bout des lèvres, l’aval de l’ONU par la résolution 929. »
Mais pour éviter que la France ne reprenne pied dans cette ancienne colonie belge, donc francophone, l’ONU, sous l’influence des Etats-Unis décide que cette opération militaire ne doit pas excéder deux mois. Ce sont ces deux mois passés dans l’enfer rwandais que raconte Jacques Hogard, dans un ouvrage court, moins de 200 pages, mais dense. C’est avec une précision de militaire qu’il détaille sa mission qui consistait à « faire cesser les massacres quels qu’ils soient dans un contexte de neutralité entre tous les belligérants et favoriser le dialogue entre les différentes factions rwandaises. »
En filigrane, se lit l’affliction d’un homme obligé de plier bagages alors qu’il sait que rien n’est réglé, que les souffrances des populations perdureront que les vengeances se substitueront aux vengeances…

Les larmes de l’honneur n’est pas un livre de justification sur le bien-fondé de l’opération Turquoise et la réhabilitation de l’armée française dans l’affaire rwandaise. C’est l’ouvrage d’un homme révolté contre la propagande médiatique, la désinformation et les contre-vérités, en cela aussi l’essai est d’actualité. Il dénonce les groupes de pressions anglo-saxons, belges et français qui accusent la France d’avoir des responsabilités dans le génocide et les exhorte à se poser les bonnes questions.  Quelles sont les raisons qui ont poussé l’ONU de se dépouiller de tous ses effectifs quinze jours après le début des massacres ? « Il faudra bien qu’un jour toute la vérité soit faite sur cette période charnière dramatique. »

En revanche, sur la genèse du génocide, Jacques Hogard ne s’interroge pas : « Malgré l’évidence, malgré les témoignages de certains de ses compagnons d’armes, l’actuel Président rwandais Paul Kagamé, niera jusqu’à nos jours avoir été l’instigateur de cet assassinat déclencheur du génocide du siècle. On sait aujourd’hui que c’est une équipe de quatre hommes du FPR (parti de Paul Kagamé), le "network commando" agissant sur les instructions directes du colonel James Kabarebe, un des adjoints de Paul Kagamé qui a procédé à cette opération ».
Mais depuis plus de vingt ans, la justice multiplie les volte-faces, selon les pouvoirs en place. Pendant ce temps, les témoins qui furent proches du Président rwandais, qui savaient et auraient été prêts à parler meurent, dans des conditions troublantes, les uns après les autres. Enfin, les juges français en charge de ce dossier s’apprêtent à partir en Afrique du Sud rencontrer l’ancien chef d’état-major de Paul Kagamé qui a réussi à survivre à deux tentatives d’assassinat… Il faudra bien qu’un jour toute la vérité soit faite sur l'attentat déclencheur du génocide.

Du Rwanda à la République Démocratique du Congo

Mais ce livre n’est pas seulement le carnet de guerre d’un colonel en charge de l’opération Turquoise, c’est également un livre qui analyse les enjeux géostratégiques de la région : « Il faut se souvenir des déclarations fort peu amicales de l’ambassadeur américain à l’ONU, Madeleine Albright, qualifiant l’opération Turquoise d’anormale. Il est certain que les Américains tentent alors une percée en Afrique. Moins de deux ans après le cuisant échec en Somalie, s’appuyant sur l’Ethiopie et l’Ouganda, fidèles vassaux, le Rwanda et le Burundi constituent pour eux une étape importante sur la route du Kivu et du Shaba, provinces zaïroises, aux fabuleuses ressources naturelles. A cette occasion, les Américains souhaitaient en profiter pour déstabiliser et renverser le maréchal Mobutu, pourtant créé et mis en place par la CIA 30 ans plus tôt. »
Et ce sera fait deux ans plus tard, grâce au fidèle Paul Kagamé, devenu homme fort du Rwanda en juillet 1994. Avec ses alliés ougandais, il aide Laurent Désiré Kabila à descendre sur Kinshasa pour chasser Mobutu du pouvoir. Ce sera la première guerre du Congo. Puis lorsqu’en 1998, le Président de la RDC rompt avec ses amis d’hier, les Présidents Kagamé et Museveni déclenche la deuxième guerre du Congo qui fera six millions de morts… Depuis ces deux chefs d’Etats n’ont jamais cessé leurs ingérences en territoire congolais provoquant chaque jour tueries et exactions, et malgré cela, ils ont toujours gardé l’entier soutien de l’administration américaine. Les relations d’amitiés entre Paul Kagamé et le couple Clinton sont notoires. En 2009, Bill Clinton a salué « un homme brillant » qui a « libéré le cœur et l’esprit du peuple ». Par ailleurs, le Président Rwandais a toujours été un fidèle soutien de la fondation d’Hillary Clinton

A quelques semaines du 19 décembre, date de la fin du mandat constitutionnel de Joseph Kabila, qui s’accroche au pouvoir, et où la RDC, vent debout contre son Président, risque de s’enflammer, (-) le livre de Jacques Hogard permet de comprendre les origines des vingt années de drames qui ont engendré des millions de morts dans la région des grands lacs.



[1] "Restaurer la paix et la démocratie" est le nom de code d'une opération franco-américaine soutenu par l'ONU en Côte d'Ivoire en 2011. Cette coalition a préparé, aidé et coordonné la descente sur Abidjan des soldats d'Alassane Ouattara pour reprendre le pouvoir à Laurent Gbagbo. "Protecteur Unifié" en Libye est l'opération menée par l'OTAN qui s'est réalisée, bien entendu, avec l'accord de Barack Obama et l'approbation d'Hillary Clinton, alors Secrétaire d'Etat. A la mort de Muammar Khadafi, cette dernière avait prononcé cette phrase désormais célèbre : "We came, we saw, he died".

 

Les larmes de l'honneur
60 jours dans la tourmente du Rwanda
Publié aux éditions Hugo.doc

Tags:
afrique, etats-unis