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Le trésor nord-coréen

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17 janvier, 2019
Note d'analyse
Stéphane Lefevre


Le secrétaire d’Etat, Mike Pompéo, doit recevoir vendredi 18 janvier 2019, trois hauts responsables nord-coréen, dont le général Kim Yong-chol, pour préparer un second sommet entre Donald Trump et Kim Jong-un. Comme lors du premier sommet, le nucléaire ne sera pas l’unique objet des discussions entre les deux chefs d’Etat. En effet, si la Corée du Nord est très courtisée ce n’est pas seulement à cause de ses capacités de nuisances nucléaires, mais en raison de la richesse de son sous-sol, minerais et terres rares, dont les Etats-Unis manquent cruellement.

 

 

Six milliards de tonnes de magnésite, deux milliards de tonnes de graphite, 4,43 millions de tonnes de minerai de fer, 1,8 milliard de tonnes de charbon, 250.000 tonnes de tungstène, du molybdène, du titane, de l’or, du zinc, du plomb, des gisements de pétrole offshore inexploités en mer Jaune, de l’uranium et 48 millions de tonnes de terres rares. C’est le potentiel en ressources naturelles qui ont été estimées à 2900 milliards d’euros, en octobre 2018, lors d’un rapport écrit par le groupe d’État KORES (Korea Ressources Corporation) et présenté devant le parlement sud-coréen. Même dans l’hypothèse où ses chiffres seraient légèrement surévalués, il n’en reste pas moins que le sous-sol de la Corée du Nord est un réservoir de matières premières 15 fois supérieur à celui de son voisin du Sud. La KORES a, par ailleurs précisé, dans sa présentation aux parlementaires que « si la Corée du Sud pouvait importer des ressources minérales de Corée du Nord, elle pourrait les utiliser de façon stable pendant plusieurs siècles.»

Néanmoins, ces ressources semblent inexploitables à ce jour, voir hors d’atteinte pour deux raisons. La première à cause d’un système économique centralisé placé sous un régime de sanctions mis en place par les Etats-Unis et ses alliés dès le début de la guerre de Corée en 1950. La Corée du Nord s’est vue imposée le premier embargo américain post-deuxième guerre mondiale, toujours en place à ce jour. Et, les derniers essais nucléaires et balistiques nord-coréens ont encore durci cet embargo. Les Etats-Unis ont présenté aux Nations-Unis trois résolutions imposant de nouvelles sanctions économiques qui ont été adoptées par le Conseil de Sécurité :

En mars 2016, la résolution 2270 a interdit l’exportation de certains minerais (or, titane, vanadium, charbon…); en novembre 2016, la résolution 2321 a étendu ces sanctions au cuivre, zinc et argent, avant d’être de nouveau renforcé par la résolution 2371 du 5 août 2017, interdisant en sus à la Corée du Nord l’exportation de fer, de fruits de mer et de plomb. Les capacités d’investissements étrangers ont également été visées et réduites, afin de ne pas aider au développement du complexe militaro-industriel nord-coréen.

Mais en réalité, certaines de ces sanctions ont été contournées. Si la Corée du Nord n’a plus l’autorisation d’exporter ses fruits de mer vers ses riches clients chinois, ceux-ci ont décidé de venir les déguster sur place, via des circuits touristiques entièrement tournés vers cette activité gastronomique. Le Charbon nord-coréen, quant à lui, continue d’être exporté, via le port de Rason (Zone Economique Spéciale de Rason), se voyant attribué le statut de charbon russe en transit, par des sociétés mixtes crées avec des entrepreneurs russes !

Un certain nombre de pays regardent avec intérêt la possibilité d’exploiter tout ou partie de ce trésor souterrain. Le banquier italien Carlo Baeli a ainsi financé la réouverture de six mines d’or dès 1992. La société Anglo-Sino Capital Partners avait créé le fond Chosun Development and Investment, afin d’investir à hauteur de 100 millions de dollars dans le secteur minier, avant de le dissoudre en janvier 2010, sous la pression du gouvernement britannique. Il manquait, à l’époque à la Corée du Nord des moyens techniques pour exploiter  ce capital sous-terrain et des structures financières solides pour garantir les investissements.

En relançant les relations directes de premier plan, la Chine espère participer à l’exploitation du sous-sol des deux Corée. Ces investissements étrangers, à l’instar de ceux déjà réalisés par des sociétés russes, chinoises et sud-coréennes, ne pourront se faire que par le biais de création de joint-ventures, basées dans une des vingt deux zones économiques spéciales, aux avantages fiscaux inégalés. Le régime nord-coréen a par ailleurs placé le développement de quatre de ces zones comme priorité nationale : Rason (zone portuaire à la frontière nord-est), Unjong, sorte de Silicon Valley nord-coréenne à proximité de Pyongyang), Wonsan (Zone touristique montagneuse à l’est du pays, frontalière avec la Corée du Sud) et Sinujiu (Zone portuaire à la frontière nord-ouest).

Pour favoriser les transports de matières à travers la Corée, vers des zones portuaires, Rason, Sinujiu, Nampo, une modernisation des infrastructures de transport, principalement ferroviaire, est en projet. Elle est conjointement étudiée par la Chine, la Russie et les deux Corée. Le premier axe serait une connexion par ligne à grande vitesse entre Vladivostok et Séoul, via Pyongyang et Kaesong. La SNCF, via sa filiale SNCF Réseau, aurait d’ailleurs été démarchée, selon certaines sources, à ce sujet, pour son savoir-faire. Cet axe serait ensuite doté de lignes transverses, interconnectables au réseau Chinois, via Sinujiu.

La renégociation du KORUS, un accord de libre-échange entre Wahsington et Séoul, qui a pris effet au 1er janvier 2019, ne devrait pas impacter les possibilités d’investissements sud-coréens dans la partie nord de la péninsule. L’enjeu, pour la Corée du Sud est à terme une intégration de la Corée du Nord au sein d’une sphère de partenariat économique continental, comprenant la Chine et la Russie également.

Depuis l’arrivée de Kim Jong Un au pouvoir, le système capitaliste privé s’est développé, avec une large tolérance du pouvoir, afin de pallier aux carences d’un système étatique à bout de souffle. De nombreuses compagnies privées ont vu le jour, sous l’impulsion d’une classe moyenne naissante, appelée « donju » (maîtres de l’argent). Cette nouvelle classe est apparue suite à la grande crise des années 90 et des réformes économiques de 2002 et 2009, grâce à la contrebande de produits chinois de première nécessité. Ainsi 80% du nouveau parc immobilier des grandes villes est devenu privé. Des compagnies de transports urbains (taxis) et interurbains (cars), des salons de coiffures, des restaurants se sont ouverts, sous gestion privée, avec patente officielle. Le secteur minier et le domaine de la pêche n’échappent pas à cette nouvelle dynamique économique.

La France refuse toujours, à l’instar de l’Estonie, de reconnaître la République Populaire Démocratique de Corée, sous des prétextes divers (droits de l’homme, menaces militaires…). Pourtant, au vu du potentiel économique de la partie septentrionale de la Péninsule coréenne, elle serait assez bien inspirée de revoir sa politique et d’adopter une attitude similaire à celle du Général de Gaulle qui, en 1963, en pleine dictature maoïste et développement du nucléaire chinois, avait eu le courage et l’audace de reconnaître la République Populaire de Chine.

Bien lui en avait pris, car au moment de l’ouverture chinoise, quelque 15 années plus tard, nos industriels avaient su placer leurs compétences dans le nouvel espace économique qui s’ouvrait.

La République Populaire Démocratique de Corée, avec son potentiel en matières première pourrait bien devenir la Hong Kong de l’Asie du Nord-Est dans les vingt prochaines années. Les américains ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, Donald Trump le premier. A l’heure de la levée inéluctable des sanctions économiques, compte tenu de la nouvelle atmosphère en cours dans la péninsule coréenne, nos entreprises, absentes, ne pourront une nouvelle fois que constater les dégâts...

 

Stéphane Lefevre
Spécialiste de l'Asie du Nord-Est et des relations intercoréennes

Tags:
corée du nord