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Kiev-Moscou : un schisme politique et religieux

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26 octobre, 2018
Note d'analyse
Bruno Husquinet


La désunion politico-religieuse des Slaves de l’Est qui vient de se produire entre Kiev et Moscou suite à la décision du Patriarche de Constantinople de donner l’autocéphalie à l’Eglise ukrainienne orthodoxe, est un moment historique. Etait-il opportun et comment réagiront les autres églises orthodoxes ? Le politique pense en années alors que l’église pense en siècles. Ce schisme est une lame de fond qui fera peu de vague en surface mais entraînera un changement profond de la carte politico-religieuse dans le monde orthodoxe et donc chrétien. Il marque également une rupture dans l’histoire des peuples slaves.

 


Cathédrale Saint-Sauveur à Moscou. Crédit Photo Bruno Husquinet

 

Kiev contre Moscou

 

Depuis 1991, Kiev est restée proche de Moscou car les intérêts économiques liant les deux pays sont colossaux. C’est la raison pour  laquelle, lors de la dissolution de l’Union soviétique, les dirigeants ukrainiens et russes se sont engagés à préserver des liens étroits en établissant la Communauté des Etats Indépendants. Cependant, l’Ukraine souveraine a élargi ses horizons et des voix dissonantes se sont levées, essentiellement contre le système corrompu, souvent associé à des pratiques frauduleuses héritées des chaotiques années 1990 en ex-Union soviétique. En outre, des revendications identitaires grandissantes n’ont pas épargné la sphère religieuse. L’Eglise orthodoxe ukrainienne est en réalité divisée en trois. D’une part, il y a l’Eglise orthodoxe ukrainienne autonome rattachée au Patriarcat de Moscou. Elle constitue la plus grande église avec des biens innombrables en Ukraine. Ensuite, l’Eglise orthodoxe ukrainienne avec son propre Patriarcat à Kiev créée, dès la fin de l’Union soviétique, en 1992. Enfin, l’Eglise orthodoxe ukrainienne autoproclamée autocéphale datant de 1920 qui reste marginale. (Voir les rappels historiques à la fin de la note)

Depuis 2014, l’histoire est revisitée pour nourrir des projets politiques. D’un côté, certains extrémistes n’hésitent pas à nier l’existence même d’une nation ukrainienne ; tandis que d’autres considèrent que Moscou vise à reconstituer un empire en annexant des territoires. Le rejet de l’autre est enclenché. Au printemps 2014, la question linguistique a contribué à enflammer la rue dans le Donbass lorsque les autorités révolutionnaires ont voulu faire de l’ukrainien la seule langue nationale.

Malheureusement, la religion politisée a également fait son entrée sur Maïdan et très vite des bataillons religieux se sont formés. Le conflit intra-slave est devenu aussi un conflit intra-orthodoxe. Le Patriarcat de Moscou a été dépeint comme l’extension du Kremlin et a été la cible d’attaques verbales et physiques. Cette querelle religieuse a été du pain bénit pour tous les nationalistes et a ravivé les velléités indépendantistes de l’Eglise orthodoxe ukrainienne qui a mis en avant sa demande pour devenir autocéphale.

S’il est indéniable que le Patriarcat de Moscou et le Kremlin sont liés, cela ne signifie pas qu’ils sont alignés sur toutes les questions. Dans le cas de l’Ukraine, la territorialité canonique de l’Eglise orthodoxe russe en Ukraine est associée aux disputes territoriales en Crimée et dans le Donbass, même si elle date depuis plus longtemps. Tenter de dissocier aujourd’hui la question religieuse de la question politique est devenu un exercice purement théorique. le processus de séparation a entraîné une réaction en chaîne qui inclut la question d’autocéphalie pour l’Eglise orthodoxe ukrainienne.

 


Patriarcat de Constantinople. Crédit photo : Bruno Husquinet

 

Usual suspect

 

En Ukraine, la religion orthodoxe est devenue une arme de propagande et de contre-propagande. Au lieu d’unir la religion divise et elle est utilisée à des fins de politiques internes et internationales.

Selon un sondage et un long rapport de la fondation Konrad Adenauer en Ukraine, il en ressort que le conflit religieux en Ukraine est lié à trois facteurs. Tout d’abord, il s’agit d’une lutte pour des biens immobiliers et territoriaux. Ensuite, le conflit religieux trouve sa source dans les disputes politiques et enfin, il serait le résultat de la volonté de certains hommes de foi de vouloir gagner du pouvoir, toujours selon le sondage.

L’administration américaine actuelle a décidé d’autoriser la vente d’armes à l’Ukraine et promeut tout ce qui éloigne Kiev de Moscou. Ainsi, Washington ne cache pas son soutien pour une Eglise orthodoxe ukrainienne autocéphale.

 

 

 

Geoffrey Pyatt, l’ancien ambassadeur américain en Ukraine, actuellement en poste en Grèce, contribue à l’effort diplomatico-religieux,  comme en témoigne sa visite au mont Athos en avril 2018, au cours de laquelle, il a eu avec le Métropolite Hierotheos « une discussion importante au sujet de l’orthodoxie dans le monde et du soutien américain au patriarcat œcuménique. » Geoffrey Pyatt a grandement œuvré pour soutenir la révolution de 2014 et c’est au cours d’une conversation avec lui que Victoria Nuland, diplomate américaine, lui avait lancé : F*** the EU !

Joe Biden, l’ancien vice-président tant impliqué dans le dossier ukrainien, s’est lui aussi prononcé récemment en faveur d’une Eglise orthodoxe ukrainienne autocéphale. Rappelons que son fils Hunter siège au conseil d’administration de la Burisma, la plus grande société privée productrice de gaz en Ukraine. De nombreuses personnalités américaines se sont prononcées dans le même sens, dont Samuel Brownback, l’ambassadeur américain pour les libertés religieuses. La démonstration est faite et l’administration Trump ainsi que d’autres personnalités soutiennent fortement une Eglise orthodoxe ukrainienne indépendante.

La relation entre l’Ukraine et l’Amérique du Nord va dans les deux directions. De nombreux ukrainiens émigrés aux US et au Canada sont des orthodoxes rattachés à Constantinople, et le lobby ukrainien est puissant à Washington au travers de l’ Ukrainian Congress Committee of America. Le hasard veut que les deux exarques envoyés par Constantinople à Kiev pour discuter l’autocéphalie étaient d’origine américaine et canadienne.

La meilleure amie du hasard est la coïncidence. Le pasteur Brunson a été libéré après deux ans d’emprisonnement en Turquie,  le 12 octobre dernier, soit le lendemain de la déclaration officielle du Patriarche de Constantinople Bartholomew ouvrant la voie à l’autocéphalie de l’Eglise orthodoxe ukrainienne. Même si Ankara ne dit rien, la décision du Patriarcat Oecuménique sur une question aussi épineuse froissant Moscou, n’aurait pu se faire sans son aval. Avec une économie en chute libre et une position d’équilibriste au Moyen-Orient, Ankara doit satisfaire tous ses partenaires.

 

Conséquences 

Tout d’abord, l’annonce de Moscou de rompre ses liens avec le patriarcat œcuménique crée un schisme dans l’orthodoxie. Le Patriarcat de Moscou remet en cause la légitimité de la décision unilatérale de Constantinople. Si la rivalité entre ces deux centres Moscou et Constantinople n’était un secret pour personne, elle éclate au grand jour avec la question ukrainienne. L’Eglise orthodoxe russe est supérieure en nombre de fidèles et bénéficie du soutien de l’état russe. Elle a également des alliés dans la communauté orthodoxe. En face, le Patriarcat Oecuménique de Constantinople préserve sa préséance historique, mais est marginalisé dans son pays, jouissant de peu de moyens en comparaison de l’Eglise russe. Aujourd’hui se pose la question de savoir si d’autres églises autocéphales reconnaîtront l’Eglise ukrainienne ? Le cas ukrainien pourrait faire tâche d’encre et pousser d’autres églises autonomes dans les Balkans ou les pays baltes à réclamer l’autocéphalie.

La rupture se consomme sur fond de dispute politique, et donc l’identité orthodoxe ukrainienne sera marquée par un nationalisme exclusif qui va progressivement chasser l’église orthodoxe russe de son territoire. Il est peu probable que Moscou accorde l’autocéphalie sans croiser le fer, mais dans les circonstances actuelles il n’y a plus de place pour la discussion.

L’Ukraine est toujours en proie à un conflit interne. Le 11 novembre prochain, des élections se tiendront dans le Donbass auto-proclamé indépendant. L’Eglise orthodoxe russe y est privilégiée et il y a fort à parier que la récente décision du Patriarche de Constantinople, qui a renforcé le sentiment d’exclusion, jouera en défaveur de la réconciliation.

La question de l’autocéphalie de l’Eglise orthodoxe ukrainienne est légitime. L’histoire est fluide et l’église tout comme tout autre institut humain réagit en fonction des vicissitudes de l’histoire. Le débat doit se tenir entre les différentes parties ayant autorité en la matière. Pour l’observateur laïque, la question centrale tient dans l’opportunité du moment. L’autocéphalie favorise-t-elle le retour à la paix en Ukraine ? Est-ce une question prioritaire pour les Ukrainiens qui souffrent toujours des mêmes maux économiques ?

 

Bruno Husquinet

 
1- Crimée, berceau du christianisme slave 
A la fin du neuvième siècle, de nombreuses tribus slaves s’unissent pour former un proto-état et prennent Kiev comme capitale. Le prince Rurik et sa descendance consolident leur territoire frontalier avec l’empire byzantin contre lequel ils lancent régulièrement des attaques. En 988, le prince Vladimir décide d’embrasser la foi chrétienne en Crimée, et d’épouser la princesse Anne, sœur de l’empereur de Byzance. Commence alors la lente conversion du peuple slave polythéiste. Quelques décennies plus tard, en 1054, le grand schisme divise les chrétiens entre Rome et Constantinople, entraînant la Rus kiévienne dans l’histoire orthodoxe.
Kiev devient une grande ville où se développe la première littérature slave grâce à un alphabet dont elle s’est dotée au départ pour traduire les textes religieux du grec. La tradition monacale slave trouve également ses racines dans les cavernes de Kiev.

2- Moscou, troisième Rome
L’invasion mongole du treizième siècle met fin à la Rus kiévienne et la capitale, Kiev, est ravagée. Au cours du quinzième siècle, l’affaiblissement des Mongols et les tentatives slaves d’affranchissement modifient la scène géopolitique de l’époque. Moscou devient progressivement un centre important rival d’autres centres urbains. Alors que les Slaves se relèvent du joug mongol, l’empire byzantin, lui, ne résiste plus aux Ottomans. En dernier espoir, Constantinople se tourne vers Rome afin de se réconcilier. Le concile de Florence de 1439 devait mettre fin au grand schisme et offrir protection à Constantinople. Moscou n’accepte pas cette décision car elle refuse d’adhérer aux compromissions religieuses de Rome, qui jadis ont entraîné sa chute.

Dès 1448, une église orthodoxe indépendante se développe à Moscou. La prise de Constantinople en 1453, est aux yeux de Moscou la conséquence directe de sa tentative de se rapprocher de Rome. Moscou s’investit alors du devoir de protéger la vraie foi chrétienne que ni Rome, ni Constantinople n’ont pu préserver. La politique et la mystique se mélangeront dans différentes proportions au cours des siècles suivants pour justifier parfois un expansionnisme et parfois pour protéger les chrétiens en péril. En 1686, une lettre synodale a octroyé le droit au patriarche de Moscou de nommer le métropolite de Kiev, faisant de facto de l’église ukrainienne la subordonnée de Moscou.

3- Les Slaves de l’Est
Après la période mongole, Kiev se reconstruit mais ne retrouvera jamais sa superbe d’antan. Durant ces siècles, les Slaves ont évolué indépendamment, créant trois grandes catégories : les Slaves du Sud (Yougoslaves), les Slaves de l’Ouest (Polonais et Tchécoslovaques entre autres) et les Slaves de l’Est (Belarusses, Ukrainiens et Russes). Cette distinction est surtout linguistique, culturelle et religieuse puisqu’il existe des Slaves catholiques et orthodoxes. Les Slaves de l’Est ont également pris des chemins différents car l’histoire de la Belarus et de l’Ukraine est celle de peuples coincés entre divers royaumes et empires, qu’ils soient polonais, lithuanien ou russe.
Les Russes, Belarus et Ukrainiens constituent une mosaïque très diverse de peuples avec leur identité propre bâtie au cours des siècles.

4- Les églises orthodoxes nationales
A la différence de l’église catholique unie derrière un seul pape, les églises orthodoxes sont fondées sur le principe de territorialité qui veut que chaque communauté de croyants soit rassemblée autour d’un évêque et que toutes les églises soient égales, à l’exception du patriarcat de Constantinople bénéficiant d’une reconnaissance historique lui conférant le titre de patriarcat œcuménique (primus inter pares). Il y a aujourd’hui quatorze églises orthodoxes autocéphales, mais leur territoire canonique a évolué au cours des vicissitudes de l’histoire, donnant naissance à des églises orthodoxes autonomes restant sous la tutelle d’une des églises autocéphales. Même si de nombreux pays orthodoxes ont également un clergé dont le territoire canonique correspond aux frontières de l’Etat, ce n’est pas le cas pour tous et de loin. Le patriarcat de Constantinople est très fortement marginalisé dans une Turquie musulmane et le patriarche a toujours été soumis à l’administration ottomane. Depuis 1971, les autorités turques ont fermé le plus grand centre théologique, le séminaire de Halki, entravant la formation religieuse du patriarcat œcuménique. 

 

 

 

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