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La légion géorgienne en Ukraine : fusion et confusion

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11 mars, 2018
Note d'analyse
Bruno Husquinet


Créée dans la foulée de la révolution de Maidan, la légion géorgienne fait partie de ces groupes armés non-étatiques étrangers qui se sont invités en Ukraine pour combattre « l’invasion russe », plus que pour défendre les idéaux de la révolution ukrainienne en rêvant d'une plus grande justice sociale. La citation préférée du commandant de cette légion, Mamuka Mamulashvili, est : " Seuls les morts ont vu la fin de la guerre ”. Sur sa page Facebook, il confesse également qu’il est soldat pour que son fils puisse devenir commerçant et pour que son petit-fils soit poète.

 

La symbolique virile de la légion géorgienne révèle sans ambages son allégeance. Une analyse héraldique, même superficielle, nous en apprend suffisamment sur cette unité qui combat en Ukraine depuis le premier jour : sur fond de drapeau géorgien, les bannières ukrainienne et américaine s’affichent à droite et à gauche ; au centre, le blason de la légion dépeint un loup aux dents acérées, reprenant à nouveau les motifs géorgien et ukrainien. 

Mamuka Mamulashvili est un combattant aguerri dans les conflits régionaux contre le Kremlin. A 15 ans, il se battait déjà aux côtés de son père en Abkhazie. En 1994, il a rejoint les rangs tchétchènes dans leur lutte indépendantiste contre Moscou. Pour rappel, les combattants tchétchènes avaient installé une base arrière en Géorgie, dans la vallée de Pankisi, d’où par ailleurs, est originaire l’un des dirigeants de Daesh, Omar Shishani, dit le tchétchène. Plus tard, le commandant de la légion géorgienne aurait étudié au Centre d’Etudes Diplomatiques et Stratégiques de Paris en 2004, toujours selon sa page Facebook. En 2008, il est en Ossétie du sud. Lorsque l'Euromaïdan éclate, il rassemble quelques compatriotes sympathisants et prend part au combat. Bien que son nom apparaisse en lien avec le massacre de Maïdan, comme le révèle l’enquête de la chaine italienne Canale5, aucun jugement n'a corroboré ces allégations à ce jour. Dès sa création, le statut de cette légion fait débat en Ukraine comme en Géorgie car elle s’implique fortement au niveau politique à Kiev. Officiellement, Mamuka Mamulashvili n’a aucun lien avec l’armée géorgienne ou son gouvernement. Il n’en reste pas moins qu’il est un proche de l’ancien président Mikhail Saakashvili. Plus précisément, il était conseiller de Bacho Akhalaia, ministre de la défense de Saakashvili. Ce dernier, fraichement expulsé d’Ukraine, est également en disgrâce en Pologne aujourd’hui.

Selon les dires de son commandant, la légion géorgienne s’est autofinancée en s’emparant de trophées de guerre et grâce aux dons privés. Sur le terrain, elle a collaboré avec d’autres groupes armés non-étatiques, dont le bataillon tchétchène Djokhhar Doudaiev. Progressivement, des combattants non-géorgiens ont rejoint ce bataillon, qui malgré tout, n’a jamais joué qu’un rôle secondaire dans la panoplie des groupes armés. En octobre 2015, l’Ukraine a tenté de régulariser le statut de ces combattants étrangers, venus gonflés les rangs des différents bataillons soutenant les forces conventionnelles et ils ont obtenu une certaine reconnaissance légale.

La complexité du conflit et sa résolution, tiennent en partie dans la différence d’agenda entre les nombreux groupes actifs en Ukraine. Certains sont uniquement et résolument antirusses, tandis que d’autres se battent contre les rebelles de l’Est dans une seule perspective ukraino-ukrainienne. La nuance ténue se dissipe dans l’amalgame des propagandes soufflant de toutes parts et dans la polarisation des positions à l’Est et à l’Ouest. Dès l’été 2014, la Russie a tacitement soutenu le combat des indépendantistes du Donbass. En face, les Etats-Unis se sont donnés pour mission de soutenir les forces régulières ukrainiennes, ainsi que les bataillons non-étatiques, à l’exclusion de ceux considérés comme extrémistes, comme le bataillon Azov. Mamuka Mamulashvili a reconnu la présence de spécialistes américains dans ses rangs, mais il n’est pas possible de clarifier si ceux-ci sont des volontaires ou des formateurs officiels.

Au cours de l’année 2015-2016, Kiev a progressivement repris le contrôle sur ces milices qui fragilisaient la souveraineté de l’Etat. La légion géorgienne a intégré par la suite le 25ème bataillon d’infanterie, puis a fait un passage au sein du 54ème régiment qu’il a quitté en décembre 2017. La cohabitation n’est pas facile, comme en témoigne ces changements. On imagine facilement la difficulté d’intégrer des étrangers n’ayant aucun sentiment patriotique ukrainien au sein des forces de Kiev. Mamuka Mamulashvili, qui donne ses interviews en russe, est convaincu qu’il ne lutte pas contre des séparatistes mais contre une agression russe. Ainsi, il tire de son combat international une sorte de légitimité qui transcende les seuls intérêts de l’Ukraine.

 

Mamuka Mamulashvili lors de son interview du 3 juillet 2017.
Lien url de la vidéo : https://youtu.be/8vffOJao8fU?list=PLvlPgsEuZrvXJU2ZU3nlNUsVkqDqkMMK0

 

Lors d’une interview télévisée en juillet 2017, il a présenté les succès de son voyage aux Etats-Unis. Il y relate ses discussions sur la livraison d’armes létales par les Etats-Unis à l’Ukraine, notamment un nouveau modèle de roquettes capables d’identifier et de détruire l’artillerie ennemie. Il s’agit donc d’expérimenter en conditions réelles de nouvelles armes, comme il l’explique ouvertement. Son rôle dans cette livraison d’armes, confirmée fin décembre 2017 dans le journal le Monde, est justifié par l’existence même de la légion géorgienne et de son combat contre l’agression russe. C’est d'ailleurs toujours cet argument qu'il met en avant et non la lutte pour une Ukraine indépendante et économiquement forte. Ce credo, il le professe encore ce 12 mars aux Etats-Unis lors de sa conférence à l’association Ukraine-US à en croire l’invitation ci-dessous.

 

Indubitablement, Mamuka Mamulashvili possède une grande expérience militaire que ce soit aux côtés des séparatistes tchétchènes en 1994, ou auprès des autorités géorgienne et ukrainienne. Cependant, il est difficile de comprendre les motivations de ce commandant géorgien d’un groupe armé international semi-étatique, devenu militaire ukrainien et se réservant l’autorité de discuter la livraison d’armes avec des hommes politiques aux Etats-Unis. La fusion d’intérêts qu’il incarne crée de nombreuses confusions, voire même nourrit les théories suggérant que le conflit ukrainien est celui d’une lutte énergétique entre les Etats-Unis et la Russie. Ce n’est donc pas un hasard si la conférence de Mamuka Mamulashvili a été suivie d’un débat concernant le projet de gazoduc North Stream2 et la marche à suivre pour l’Union européenne et les Etats-Unis (voir capture d’écran ci-dessous). Sans surprise, Mamuka Mamulashvili soutient les sanctions économiques dans le secteur énergétique qui selon lui, forceront la Russie à changer sa politique. Ces sanctions constituent une arme institutionnelle américaine puissante grâce à la loi de « Lutte contre les ennemis des Etats-Unis par le biais des sanctions », votée en 2017.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De l’Europe, dans son combat contre l’agression russe, il n’en n’est peu ou pas question. Une contradiction de plus pour ce personnage dont il est légitime de questionner la contribution pour une Ukraine pacifiée et prospère.  

Bruno Husquinet

Tags:
ukraine, russie, etats-unis