Traduire
Télécharger en PDF

La République Démocratique du Congo dans l’impasse

Whatsapp
email
Linkedin
Facebook
Twitter
Partager sur
15 novembre, 2018
Entretien
Boniface Musavuli


L’immensité de la République Démocratique du Congo, un pays aussi grand que l’Europe, sa richesse en matières premières et en terres arables en fait un Etat éminemment stratégique. L’actualité congolaise est difficile à décrypter tant les acteurs internationaux et régionaux sont nombreux. A quelques semaines d’improbables élections, l’IVERIS s’est entretenu avec l’un des meilleurs analystes de RDC, Boniface Musavuli qui explique de manière claire et précise les enjeux et les problématiques de ce pays. 

 

 

Après deux reports consécutifs, l’élection présidentielle en RDC devrait se tenir le 23 décembre prochain. C’est donc dans un climat tendu, à six semaines d’une improbable élection que le Département d’Etat a choisi de nommer son représentant pour les Grands Lacs. Le choix de Peter Pham n’est pas anodin, puisqu’en 2012 ce chercheur à l’Africa Center, un think tank très républicain, avait signé une tribune dans le New-York Times préconisant la partition du Congo. Quel signal cette nomination envoie-t-il ?

Cet article de Peter Pham est très difficile à digérer dans les milieux congolais où il a été lu. Le Congo et sa population sont victimes d’un acharnement des puissances étrangères qui vise à démembrer le pays pour soumettre ses entités démembrées sous l’influence des pays voisins, le Rwanda notamment. Cet acharnement a coûté la vie à plus de six millions de Congolais et au viol de plus d’un demi-million de femmes et de petites filles congolaises. Ce drame est si terrible que Peter Pham aura du mal à être accueilli dans certains milieux congolais. Toutefois, il va surtout falloir observer son attitude vis-à-vis des pays voisins de la RDC. S’il multiplie des visites à Kigali, par exemple, et tient des discours qui vont dans un sens qui conforte l’influence du Rwanda dans la région, c’est sûr que sa mission au Congo sera assez difficile. Ses deux prédécesseurs, Russ Feingold et Tom Perriello étaient plutôt proches de la société civile congolaise et des mouvements citoyens des jeunes comme la LUCHA. On attend de voir quel angle d’action sera celui de Peter Pham. Une conviction exprimée en 2012 peut ne plus être pertinente en 2018.

 

Jusqu’à l’année dernière, et les accords de coopération militaire signés par le gouvernement de Joseph Kabila avec la Russie, la RDC faisait partie, depuis son indépendance, du pré-carré US dans la région. Sachant que les minerais du Congo sont pour les Etats-Unis un facteur de leur sureté nationale, comment peuvent-ils réagir à l’arrivée de Moscou dans leur zone d’influence ? Faut-il s’attendre à des tensions de type guerre froide ? Quelle place ces enjeux stratégiques peuvent-ils prendre dans l’élection présidentielle ?

Joseph Kabila s’est beaucoup rapproché de Moscou depuis au moins 2014 lorsqu’il s’est persuadé qu’il peut se maintenir au pouvoir au-delà de la fin de son mandat constitutionnel de 2016. Il s’est procuré d’importants stocks d’armement et a obtenu l’aide des coopérants militaires russes, ukrainiens, nord-coréens et chinois. Pour autant, il n’a pas rompu avec les puissances occidentales et ne menace pas les intérêts occidentaux. La coopération russe est essentiellement de l’ordre de la logistique dans le domaine de la sécurité (la sécurité personnelle du président et de son régime) sans menacer les contrats miniers acquis. Il n’y a donc pas de tension type "guerre froide" puisque Russes, Américains, Européens et Chinois trouvent leurs intérêts dans le « système Kabila ». Joseph Kabila a habilement réussi à concilier les intérêts de toutes ces puissances stratégiques, ce qui peut expliquer leur faible implication dans la lutte des Congolais pour son départ. Les Congolais ont le sentiment d’être livrés à eux-mêmes et de se battre seuls contre Kabila.

 

C’est également à la veille de ce scrutin que le voisin angolais choisit de rendre la situation encore un peu plus chaotique en expulsant manu militari des milliers de Congolais en situation irrégulière dans ce pays.  A quel jeu joue l’Angola ?

L’Angola est la plus grande puissance militaire et même économique de la région avec son pétrole et ses réserves de diamant. C’est un pays qui a subi 27 ans de guerre civile et qui ne supporte pas le moindre risque de déstabilisation. Sa politique d’intolérance vis-à-vis des populations étrangères en situation irrégulière peut être comprise comme typique de tout « pays riche » qui ne veut pas voir une immigration chaotique dégrader sa situation sociale interne. Il peut aussi s’agir de réflexes sécuritaires. Pour rappel, l’Angola a vu affluer sur son territoire national plus de 35.000 Congolais suite aux violences dans la région congolaise du Kasai, en 2017. Un afflux massif des réfugiés de guerre peut se transformer en péril existentiel pour le pays tout entier. L’Angola n’oublie pas que l’arrivée massive des réfugiés rwandais dans l’Est du Congo a servi de boulevard à l’invasion du pays en 1996 et au renversement du régime du Président Mobutu. Il y a donc, à mon avis, un mélange de réflexe de pays riche, qui ne tient pas à s’encombrer de « toute la misère du monde » et des réflexes sécuritaires nourris par la hantise des affres des 27 ans de guerre que les Angolais ont subies et qu'ils n'ont plus envie de revivre. 

 

Les Congolais sont vent debout contre l’utilisation de la machine à voter qu’ils nomment « machine à voler ». Pourtant la puissante organisation régionale, la SADC, a adoubé cette machine. Est-ce à dire que tous les acteurs régionaux, y compris, l’Afrique du Sud, se sont rangés du côté de Joseph Kabila ?

La machine à voter est effectivement le seul moyen dont disposent les membres du régime Kabila pour se maintenir au pouvoir. Ils ne peuvent pas l’emporter autrement, tellement le rejet de Kabila et son système est profond à travers le pays. Pour autant, sur le plan international, la priorité était que Kabila quitte le pouvoir, et la diplomatie internationale s’est satisfaite de son annonce implicite de ne pas briguer un troisième mandat, en désignant Ramazani Shadari comme dauphin. La SADC, et même les partenaires occidentaux de la RDC, sont dans un état d’esprit qui consiste à s’accommoder de toute personne qui sortira des urnes, pourvu que Kabila ne soit plus à la tête du Congo.

 

Vous avez écrit un livre « LES MASSACRES DE BENI : Kabila, le Rwanda et les faux islamistes ». Les tueries de ces populations civiles durent depuis 4 ans maintenant, dans une indécente indifférence générale. Pourquoi tout le monde :  le gouvernement congolais, les opposants, l’Union africaine, la CIRGL, la SADC, l’UE et les Nations Unies, se tait ?

Les massacres de Beni sont un sujet qui mérite d’être expliqué de façon détaillée pour une meilleure compréhension. J’espère que vous m’en donnerez l’occasion. En attendant, il faut comprendre que le mutisme de la communauté internationale s’explique essentiellement par la désinformation et les mensonges que le pouvoir de Kabila a propagés au sujet de l’identité des tueurs. Depuis le début, le régime de Kabila a présenté ces massacres comme le fait des terroristes islamistes ougandais appelés ADF. Un mensonge répété inlassablement alors que les tueurs de Beni sont des escadrons de la mort rwandais protégés par les FARDC, l’armée gouvernementale congolaise. Pour le régime de Kinshasa, l’objectif derrière ces massacres est d’accréditer l’idée selon laquelle il y aurait un terrorisme islamiste dans l’Est du Congo, ce qui permettrait à la RDC de faire partie de la coalition internationale de lutte contre le terrorisme islamiste, aux côtés des puissances occidentales (États-Unis, France, Royaume-Uni, Espagne,...). Ce qui permettrait aussi aux partenaires étrangers de se montrer moins exigeants vis-à-vis des autorités congolaises en matière de violations des droits de l’homme et de démocratie. On n’embête pas un président qui lutte contre des terroristes islamistes. Mais pour le Rwanda, ces massacres sont l’occasion d’« effacer » les populations autochtones de Beni pour les remplacer par des populations rwandaises à qui le régime de Kagame ne trouve plus de place au Rwanda, un pays pauvre, sans ressources mais surpeuplé.

 

Dans votre ouvrage, vous accusez le Rwanda d’être derrière ceux que l’on nomme les « ADF » et de chercher à déstabiliser le Congo. Mais comment expliquer qu’un petit pays pauvre puisse avoir autant d’impact sur un immense Etat aussi riche que le Congo. Le président rwandais, Paul Kagamé, n’est-il pas seulement un proxy utilisé par les US, et plus largement tous les pays occidentaux, pour faciliter le pillage des matières premières ?

Dans sa relation avec le Congo d’aujourd’hui, le Rwanda n’est pas un « petit pays ». C’est l’armée rwandaise, parrainée par les puissances anglo-américaines, qui a amené jusqu’à Kinshasa les principaux dirigeants actuels de la RDC, en commençant par le président Joseph Kabila. Depuis, le Rwanda a maintenu sa mainmise sur les leviers du pouvoir politique et économique de la RDC. Les Congolais n’ont jamais réussi à se libérer de cette emprise du Rwanda tout simplement parce que toute lutte politique est réprimée dans le sang tandis que les élections, lorsqu’elles sont organisées, sont de pures parodies, les jeux étant déjà joués d’avance. Les hommes au pouvoir, issus des deux guerres d’agression menées par le Rwanda, avec l’appui des puissances occidentales, tiennent toujours le pays, tant qu’ils bradent les richesses du Congo aux multinationales, en échange de leur appui pour que perdure le système mafieux. 

 

L’opposition congolaise s’est réunie tout un week-end à Genève pour désigner un candidat unique à la présidentielle. L’encre de la signature de l’accord trouvé, après bien des palabres, n’était pas encore sèche que deux opposants ont renié leur engagement. L’opposition congolaise n’est-elle pas « la plus bête du monde » ?

L’opposition congolaise s’est déjà compromise au moins en deux reprises en allant négocier pour assurer à Joseph Kabila de se maintenir au pouvoir, fin 2016. Le spectacle pathétique offert à l’issue du conclave de Genève était tout à fait prévisible. Il est de notoriété publique qu’un changement ne peut venir de cette opposition-là, qui est très liée au système Kabila, voire à la personne-même de Kabila.

 

Quelle solution voyez-vous pour sortir de l’impasse actuelle et surtout pour stopper les groupes armés afin d’en finir avec la souffrance des populations de Beni ?

Pour ce qui est des massacres à Beni, la vérité est maintenant connue : c’est l’armée qui protège ou parraine les tueurs dans le but d’accréditer la thèse mensongère d’un terrorisme islamiste. Cette armée-là n’inspire plus confiance à personne après avoir cautionné des massacres de type génocidaire et même pris part à ces massacres selon au moins deux rapports du Groupe d’experts de l’ONU sur le Congo. La solution est de faire partir toutes les unités de l’armée déployées à Beni et les remplacer par une force internationale de type Artemis. ARTEMIS fut une force européenne pilotée par l’armée française en 2003 et qui permit de pacifier la province congolaise de l’Ituri. C’est cette force qui permis d’arrêter plusieurs criminels de guerre dont un certain Thomas Lubanga qui sera le premier condamné de l’histoire de la Cour pénale internationale en juillet 2012. C’est le même schéma qu’il faut adopter pour Beni afin que les planificateurs de ces massacres soient arrêtés et traduits en justice. Plusieurs noms de ces tueurs sont d’ailleurs déjà connus, et apparaissent noir sur blanc dans les rapports de l’ONU. Il s’agit notamment du général Mundos, un proche du président Joseph Kabila.

 

Des Congolais lancent un appel pour mettre en place une transition dirigée par le prix Nobel de la paix, le docteur Denis Mukwege. Que pensez-vous de cette initiative ?

Docteur Denis Mukwege est un homme intègre devenu maintenant l’icône internationale de la lutte pour la dignité du peuple congolais. Il est tout à fait capable de diriger le pays vers des élections apaisées, et crédibles. Mais son avènement à la tête du Congo nécessite une implication massive, aussi bien des Congolais eux-mêmes, que des partenaires internationaux de la RDC comme le Conseil de sécurité de l’ONU. Une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui fait le constat de l’état catastrophique dans lequel se trouve le pays suite à la gouvernance criminelle des dirigeants actuels, serait la bienvenue. Il faut toujours rappeler que la RDC est le pays qui compte le plus grand nombre de déplacés de guerre internes avec 3,8 millions de déplacés, « deux fois la population de Bruxelles », selon les termes utilisés dans le rapport de l’ONU. Le drame n’est pas seulement national. Tous les pays limitrophe subissent l’afflux massif des réfugiés en provenance du Congo, et le pouvoir de Kinshasa ne fait strictement rien pour ramener ces populations à leurs domiciles. Le Congo, dans sa gouvernance actuelle, est donc à la fois une catastrophe humanitaire et un danger sécuritaire pour la région, avec ces mouvements des déplacés et des réfugiés.
Des initiatives comme celle des intellectuels congolais appelant à une transition sans Kabila, sous la direction de Denis Mukwege, devraient être soutenues par une dynamique sur le plan international pour aboutir. Des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU qui iraient dans un sens qui pousse le régime Kabila vers le départ, seraient un atout pour parvenir à cette transition sans Kabila (2).

 

Entretien réalisé par Leslie Varenne

 
 

(1) https://www.nytimes.com/2012/12/01/opinion/to-save-congo-let-it-fall-apart.html?mcubz=0

(2)https://www.jeuneafrique.com/658897/politique/tribune-49-intellectuels-congolais-appellent-denis-mukwege-a-assurer-une-transition-citoyenne/



Tags:
afrique; afrique centrale, rdc