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La fragile entente de l’Iran avec Moscou et Washington

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04 février, 2017
Entretien
Maria Liamtceva


L’année 2016 a vu le retour de l’Iran sur la scène internationale. D’une part, Téhéran a combattu au sein de la coalition aux côtés de la Russie en Syrie. D’autre part, les accords sur le nucléaire iranien ont soufflé un vent chaud sur les relations avec l’occident. Cependant, l’année 2017 s’ouvre sur une note bien différente. Dans cet entretien, Youlia Svechnikova, chargée de recherche à l’Institut d’expertise de l’École des hautes études en sciences économiques à Moscou, analyse les changements potentiels pour l’Iran, liés à la nouvelle administration américaine. Elle explore également la situation régionale de Téhéran dans un Moyen Orient en plein changement.

 

Selon les média, l’administration de Donald Trump pourrait réintroduire des sanctions à l’encontre du régime actuel à Téhéran. Dans quelle mesure l’Iran figure-t-elle parmi les priorités du nouveau président des États-Unis ?

L’administration du président Obama a présenté l’accord sur le programme nucléaire de l’Iran comme l’un de ses succès majeurs, ce qui lui a valu de nombreuses critiques de la part de ses opposants. Donald Trump quant à lui a fait du nucléaire iranien la clé de voûte de son agenda préélectoral. Cependant, je doute que le rejet des accords internationaux avec l’Iran soit prioritaire pour la nouvelle administration américaine.

Donald Trump avait également parlé du renforcement du potentiel nucléaire américain, rejetant de ce fait la possibilité d’un rapide processus de désarmement. Cependant, même si le nouveau Président américain doute de la capacité du « Plan global d'action conjoint » sur l’Iran à servir la cause du désarmement nucléaire, l’annulation en serait de toute manière extrêmement complexe, car l’accord n’est pas bilatéral, il a été signé par cinq autres pays et reçu en plus l’approbation du Conseil de sécurité de l’ONU.

L'imprévisibilité de la politique de Donald Trump, y compris en ce qui concerne le dossier iranien, fait bien sûr l’objet d’inquiétudes en Iran. Cependant les promesses électorales du Président US ne sont pas gravées dans le marbre, Donald Trump ayant lui-même corrigé ses propos ultérieurement. Je pense que la nouvelle administration n’a pas non plus, de plan concret pour gérer les nombreuses autres questions de politique internationale.

La répartition des forces au Moyen-Orient est en train d’évoluer. La Turquie retrouve ses ambitions impérialistes. Quelle est la réaction de l’Iran ?

L’Iran conçoit ses intérêts régionaux différemment de la Turquie. Les dirigeants turcs cherchent à créer des alliances, y compris de courte durée, par exemple avec Israël. Leurs actions sont donc purement pragmatiques. Quant à l’Iran, depuis quelques temps, il considère la Turquie comme un corridor de transit pour les intérêts de l’OTAN (et, au final, des États-Unis). La Turquie représente donc un danger pour Téhéran. Les Iraniens basent leurs actions sur le principe de respect des souverainetés nationales. Certes, le pays soutient divers groupes d’intérêts dans les pays voisins. Influencer la politique de ses voisins sans s’ingérer directement est un art dans lequel Téhéran a accumulé des dizaines d’années d’expérience depuis la fondation de la République islamique.

En agissant de manière pragmatique, l’Iran préserve des priorités idéologiques, que la Turquie ne respecte plus, selon les Iraniens. L’Iran aspire à jouer un rôle de leader et de moteur du développement dans la région. Elle a donc été inquiété par les succès de la Turquie, pays islamique avec une économie avancée, possédant un haut niveau de développement et qui construit des liens entre l’Orient et l’Occident. Les inquiétudes iraniennes proviennent du fait que ce rôle aurait dû être occupé par l’Iran lui-même. Du moins, tel était le plan selon la « Convention du développement économique sur vingt ans » (jusqu’en 1404 d’après le calendrier iranien). Aujourd’hui en Iran, certains groupes sourient légèrement devant les difficultés de la Turquie. La réputation d’Ankara est entachée par l’image d’un pays soutenant le terrorisme, le nombre de touristes chute suite à l’insécurité à l’intérieur du pays et le cours de la livre turque baisse.

L’influence d’Israël peut-elle être considérée comme déterminante pour la relation entre les États-Unis et l’Iran ?

Je ne pense pas que l’on puisse la qualifier de « déterminante », il s’agit plutôt de l’un des facteurs importants. Mis à part le fait qu’Israël appartienne au Moyen-Orient où les USA sont présents en tant qu’acteur extérieur, l’histoire des relations Iran-États-Unis d’une part, et Israël—États-Unis d’autre part, est très spécifique à compter de la seconde moitié du 20ème siècle. C’est bien à cause de cette histoire et de la répartition des forces entre ces trois puissances que les relations entre l’Iran, Israël et les USA sont parfois liées comme dans un « triangle », mais dont les côtés sont très inégaux.

Si l’on fait référence à des événements plus récents de la politique mondiale, c’est-à-dire au « Plan conjoint sur le nucléaire iranien » et à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump avec son agenda bien spécial pour la politique extérieure, on voit bien que Téhéran aussi bien que Tel-Aviv surveillent la situation avec intérêt et inquiétude. Israël cherche à comprendre dans quelle mesure les Etats-Unis pourraient diversifier leurs soutiens au Moyen-Orient avec l’Iran. Selon de nombreux experts d’ailleurs, l’Iran a simplement reporté et non « annulé » son programme de développement du nucléaire militaire. Quant à l’Iran, il s’inquiète de voir si le président Donald Trump reviendra ou pas sur ses promesses de revoir le « Plan d’action conjoint ».

Passons maintenant à la Russie. La Syrie est actuellement le principal allié russe au Moyen-Orient. Cependant peut-on affirmer que la Russie et l’Iran poursuivent les mêmes intérêts sur tous les aspects en Syrie ? Le renforcement de l’Iran est-il favorable à la Russie ?

Le renforcement potentiel de l’Iran sur fond de conflit en Syrie n’est pas la question actuellement. Le but de l’Iran est d’empêcher la chute du régime syrien actuel favorable aux Iraniens. Cette chute entraînerait l’affaiblissement de l’influence iranienne dans la région. Ces derniers considèrent le régime syrien comme l’un des éléments de leur « axe de résistance ». Pour l’Iran le principal est avant tout de préserver l'équilibre des pouvoirs régionaux au Moyen-Orient. Rappelons que, non seulement, Téhéran  fait partie du Moyen-Orient mais aspire à en être le leader.  

Moscou aussi poursuit ses intérêts en Syrie, bien que l’on ne puisse pas dire que la Syrie est l’ « allié » de la Russie au Moyen-Orient. Les actions russes au niveau régional découlent de priorités suprarégionales, comme l’expansion de de l’influence géopolitique du pays, la lutte contre le terrorisme, etc. Le fait que les intérêts russes et iraniens ont convergé dans le soutien au régime syrien ne veut pas dire qu’ils seront toujours communs, surtout lorsqu’il s’agit de trouver une issue à  la crise syrienne.

Cela fera bientôt trois ans depuis que l’Occident a introduit des sanctions contre la Russie. L’Iran peut-il partager son expérience de « survie économique » dans de telles conditions et serait-elle utile à la Russie ?

Les Iraniens avaient bien sûr développé des moyens pour contrer les sanctions de l’Occident, mais on ne peut pas dire qu’ils aient réussi à formuler une véritable stratégie anti-sanctions. Étant données les différences de type et de taille dans les économies des deux pays, je doute que l’Iran puisse suggérer quelque chose à la Russie. Je pense d’ailleurs que la position de la Russie est plus solide que celle de l’Iran.

L’expérience des sanctions est plutôt utile aux États-Unis, afin qu’ils tirent des leçons sur ce mécanisme de pression sur les pays producteurs de pétrole. En ce qui concerne la Russie, c’est une toute autre histoire au vu des circonstances dans lesquelles les sanctions lui ont été imposées.

 

Propos recueillis par Maria Liamtceva, dans le cadre d’un projet commun avec le Fonds pour la diplomatie publique Alexandre Gortchakov.

Traduit en français par Ekaterina Tsaregorodtseva.

 

Tags:
iran;, etats-unis, russie