Libye : quinze ans de déflagration, quinze ans d’impunité
Le 20 octobre 2011, Mouammar Kadhafi est capturé puis assassiné à Syrte. Les images de son corps supplicié font le tour du monde. « Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort », lance Hillary Clinton en riant. La guerre et la démocratie venaient de s’offrir leur trophée. Quinze ans plus tard, la Libye est toujours divisée, le Sahel dévasté ; en Méditerranée, les rivalités se sont aiguisées ; le Conseil de sécurité est paralysé ; la responsabilité de protéger a été discréditée. Et ce ne sont là que quelques-unes des ondes de choc de ce conflit. L’OTAN et ses alliés avaient promis le meilleur. Ils ont semé le pire, sans jamais avoir à en répondre.
À en croire les responsables du désastre, il suffisait d’abattre un homme pour que les fanions de la démocratie flottent dans le ciel libyen. Rien ne s’est passé comme prévu. Normal puisque précisément ils n’avaient rien prévu. En 2016, Barack Obama reconnaissait que sa « pire erreur » avait probablement été de ne pas préparer le jour d’après. Comme si la mort du Guide pouvait tenir lieu de programme politique. Comme si les bombes pouvaient accoucher d’institutions. Comme s’ils n’avaient rien appris de l’histoire. Ou, plus sûrement, comme si le sort d’un peuple comptait moins que la chute de leur bête noire.
Les premières victimes sont, bien entendu, les Libyens qui, à défaut de découvrir les couleurs de la démocratie, ont appris à connaître celles des milices. Celles-ci n’ont pas rendu leurs armes aux institutions, elles les ont soumises à la force de leurs canons. Pour les Libyens, cela se traduit par des coupures d’électricité et des pénuries de carburant dans un pays où coule l’or noir, un pouvoir d’achat en berne et des services publics délabrés…
Le cynisme en politique
La chute du régime libyen a également emporté ses voisins sahéliens. Les verrous des arsenaux bien remplis de Kadhafi ont sauté. Armes et combattants ont franchi les frontières, donnant une nouvelle puissance à des rébellions anciennes et des moyens supplémentaires aux groupes djihadistes. En octobre 2011, la guerre en Libye était déclarée terminée, ses prolongements, eux, ne faisaient que commencer. Au Mali, ce choc a précipité la crise de 2012. Dès janvier, les Nations unies alertaient sur la prolifération des armes, l’essor des trafics et du terrorisme. Les avertissements n’ont pas manqué mais ils sont tombés dans l’oreille des sourds. En janvier 2013, la France intervenait au Mali pour combattre les groupes djihadistes. Plus tard, Sergueï Lavrov a raconté qu’à cette époque il a été sollicité par Laurent Fabius pour obtenir le soutien russe au Conseil de sécurité. Il lui avait alors rappelé : « Vous allez affronter les mêmes personnes que vous avez armées en Libye contre Kadhafi ». Et le ministre français des Affaires étrangère de lancer en riant : « C’est la vie » ! Pour les Sahéliens cela s’est chiffré en centaines de milliers de morts…
Les dividendes du chaos
La mort, encore, pour des milliers de migrants sur les routes de l’exil et en Méditerranée. La Libye, qui faisait vivre de nombreux travailleurs africains et leurs familles, est devenue un piège pour ceux qui la traversent. Son effondrement a tari des revenus, désorganisé les échanges et compromis les aides et les investissements par lesquels Kadhafi entretenait son influence en Afrique.
Les trafics, eux, se portent bien : rançons, travail forcé, vente de migrants, drogue. Pour retenir les départs, les Européens ont trouvé des partenaires parmi les hommes en armes. Les milices avaient un marché ; elles ont trouvé les clients.
Les alliés d’hier se disputent les ruines de leur victoire
Les migrants ne sont pas les seuls enjeux des marchandages étrangers en Libye. Les ingérences étrangères ont alimenté des pouvoirs concurrents et entretenu la division du pays. Depuis 2011, chaque puissance soutient son camp, défend ses intérêts et contribue à perpétuer le blocage, tout en proclamant, la main sur le cœur, son attachement à l’unité libyenne. La Turquie y a consolidé sa place. Le 20 octobre 2026, le Parlement de l’Est, dans le camp du maréchal Haftar, a finalement approuvé l’accord maritime signé en 2019 entre Ankara et Tripoli, auquel il s’opposait jusque-là. Ce revirement renforce les prétentions turques en Méditerranée orientale et ravive les tensions avec la Grèce et l’Union européenne. Au sein même de l’OTAN, les alliés se déchirent. Le sort des Libyens, lui, attendra, il avait pourtant servi à justifier la guerre.
Des comptes à rendre
Pendant une décennie, la « responsabilité de protéger », consacrée à l’ONU en 2005 pour prévenir les crimes de masse, avait nourri rapports, colloques et promesses. En Libye, ses promoteurs en ont fait l’instrument d’un changement de régime. Ils ont discrédité ce qu’ils prétendaient consacrer et brisé la confiance au Conseil de sécurité. Moscou et Pékin s’étaient abstenus, laissant passer la résolution 1973. Ils avaient accepté la protection des civils, pas la chute de Kadhafi. Le mandat détourné, ils ont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Quinze ans plus tard, cette défiance continue de paralyser le Conseil de sécurité.
Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, avait pourtant contesté dès 2011 les récits qui justifiaient l’urgence de la guerre et alerté sur ses conséquences. Il demandait des preuves lorsque les certitudes tenaient lieu d’arguments. Au lendemain de la mort de Kadhafi, il dénonçait une dangereuse « revanche sur l’Irak ». Les regrets d’Obama et le réquisitoire parlementaire britannique viendront cinq ans plus tard. Cinq ans trop tard. L’humanitaire, lui, avait parlé lorsque le désastre pouvait encore être empêché. Les décideurs ont fait mine de ne rien entendre. Depuis, ils n’ont guère eu à s’en expliquer, encore moins à en répondre. Dans le dossier Sarkozy, des millions soupçonnés d’avoir financé une campagne ont mobilisé enquêteurs, magistrats et médias pendant des années. La décision de faire la guerre, le détournement du mandat de protection et les centaines de milliers de morts n’ont pas suscité la même exigence de responsabilité. Quand le doigt montre la lune, le fou regarde le doigt. Les comptes de campagne ont leurs enquêteurs, leurs audiences et leurs verdicts. Pour les familles des victimes de cette guerre, la justice n’a toujours pas trouvé de date.
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