Soudan : une vie entière passée dans des camps

par | 27 Fév 2026 | Notes

La guerre au Soudan s’apprête à entrer dans sa troisième année. Triste anniversaire d’un conflit qui en plus des morts et des blessés a provoqué un déplacement massif de population : près de 14 millions de personnes ont fui, soit à l’intérieur du territoire, soit vers un État voisin. Parmi les pays les plus impactés par l’arrivée de réfugiés figurent l’Égypte mais aussi le Tchad. Frontalier du Darfour — situé à l’extrémité orientale de la bande sahélienne, à la frontière du Sahara — une région où se superposent combats, massacres, exactions et famine. L’Est du Tchad constitue l’une des principales voies de fuite pour des centaines de milliers de civils, qui se retrouvent dans des camps de réfugiés. Mais pour combien de temps ? Au fil des ans, les ingérences extérieures n’ont cessé d’alimenter et de complexifier ce conflit. Le discret médiateur onusien, l’Algérien Ramtame Lamamra, s’active en coulisses, sans résultat. Aucune issue ne se dessine à l’horizon. Dans le même temps, les organisations humanitaires ont de moins en moins de moyens pour subvenir aux besoins d’une population totalement démunie.

Le Tchad entre le marteau et l’enclume

Il y a trente camps de réfugiés au Tchad, celui d’Ouré Cassoni, situé près de la frontière soudanaise, est le plus grand. Ouvert en 2003 lors de la première guerre du Darfour, il abritait plus de 50 000 personnes. Vingt-trois ans plus tard, la majorité d’entre-elles y vivent toujours.

Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023 entre les Forces de soutien rapide (FSR) de Hemedti et l’armée soudanaise dirigée par le général Burhan (SAF), la population de ce camp a plus que doublé. Plus de 110 000 réfugiés sont désormais installés ici, dont plus de 99 % appartiennent à la communauté zaghawa, présente des deux côtés de la frontière et victimes des milices arabes FSR.

Au Tchad se joue une situation complexe. Le président Mahamat Idriss Déby a apporté son soutien à Hemedti. Un soutien contre-nature, puisqu’il est lui-même Zaghawa de par son père, comme l’est sa famille, son clan et une grande partie de l’armée.  

Le 21 février 2026, les FSR ont occupé la ville soudanaise de Tiné, principal point de passage pour les civils fuyant al-Fasher la capitale du Darfour Nord. Des Toroboros, ces combattants tchadiens et soudanais soutenant le général Al-Burhan, ainsi que des militaires tchadiens intervenus sans l’aval de leur hiérarchie, ont contribué à sa reprise. Depuis, N’Djamena a annoncé la fermeture de la frontière, signifiant toutefois que « des dérogations exceptionnelles strictement motivées par des raisons humanitaire peuvent être accordées. »

La prise de Tiné aurait été cataclysmique pour tous ceux qui tentent de fuir les combats et les exactions des FSR afin de rallier le camp d’Ouré Cassoni.

Dans les yeux d’Asiya

Ce camp est divisé en trois parties. Les anciens vivent dans des maisons en dur, comme dans une petite ville plantée au milieu du désert. Les réfugiés arrivés depuis 2023 dorment sous des tentes fournies par le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) et bénéficient d’une aide : de la nourriture, l’école pour les enfants, des soins. Il n’y a toutefois qu’un seul médecin pour 110 000 personnes.

Les derniers arrivés s’installent dans un terrain vague, dans des abris de fortune faits de branchages et de vieux sacs plastiques. Démunis de tout, ils attendent d’être enregistrés par les autorités tchadiennes, qui travaillent en étroite collaboration avec le HCR. Faute de moyens, cette phase transitoire peut durer des semaines, voire deux ou trois mois.

Le flux ne s’arrête pas. Chaque jour, entre 100 et 150 personnes arrivent ici. Là, elles ne trouvent que la sécurité. Compte tenu de ce qu’elles ont vécu, c’est beaucoup. Et c’est peu… Les nouveaux arrivants sont des femmes et des enfants. Les hommes, pour la plupart, sont morts ; les autres se cachent pour ne pas être tués par les FSR ou combattent avec les Toroboros.

Assises sur le sol de terre battue, des femmes racontent à tour de rôle leurs longs périples. Elles ont parcouru des centaines de kilomètre à pied, à dos d’âne. Parfois, lorsqu’elles ont de la chance, les militaires tchadiens les emmènent dans leur Toyota pour les aider à parcourir les derniers kilomètres depuis la frontière. Elles refont leur itinéraire : El-Fasher, puis Tawila, autre ville martyre, et enfin Tiné.

Depuis la première guerre du Darfour, nombre d’entre elles vivaient dans le camp de déplacés de Zamzam, ouvert en 2004. Ce camp, qui hébergeait plus de 500 000 personnes, a été assiégé par les FSR durant toute l’année 2024, affamant ses habitants. En avril 2025, la milice et ses supplétifs l’ont attaqué et bombardé durant trois jours provoquant la mort de milliers de personnes et la fuite d’autant d’autres. Ce qui s’est passé à Zamzam dépasse le dicible. Les témoignages des humanitaires sont aussi terrifiants que bouleversants. Selon les Nations Unies ce qui s’y est produit pourrait être qualifié de crimes de guerre[i].

Les rescapés se sont ensuite dirigés vers El-Fasher, seule enclave du Darfour-Nord encore tenue à l’époque par l’armée soudanaise. Quelques mois plus tard, la ville a été à son tour assiégée. Les combats entre les deux parties au conflit ont été longs et intenses. Chaque fois que les FSR étaient en difficulté, les Émirats arabes unis, qui les soutiennent, envoyaient davantage d’argent, d’armes et de drones. En octobre 2025, El-Fasher a fini par tomber aux mains de la milice. Alors, l’exode a repris.

Les femmes qui s’expriment sur cette terre battue d’Ouré Cassoni sont des survivantes. À quelques mètres du groupe, dans une case faite de bric et de broc, une maman, entourée de ses enfants adolescents est allongée sur une natte. Ses yeux clairs, immenses, grands ouverts, sont tournés vers le ciel. Ce regard immobile dit ce que la pudeur des autres femmes a tu : les viols, sans distinction de sexe, utilisés comme arme de guerre pour briser, humilier, déshumaniser ; les maris et les fils tués devant leurs proches ; la famine, les fosses communes, la soif, les tranchées creusées pour se cacher et se protéger des bombardements.

Photos Leslie Varenne, février 2026

Et puis, parfois, dans ce camp, se produit un petit miracle : un parent rencontre un proche disparu lors des combats ou sur les routes de l’exil. Des familles croisent un voisin de leur ancien village. Un enfant séparé des siens pendant la fuite, recueilli en chemin par d’autres déplacés, retrouve enfin un membre de sa famille. Beaucoup ont réussi à survivre grâce à la légendaire solidarité zaghawa, alliée à l’extraordinaire résistance des populations sahéliennes.

Les architectes de l’impasse

Devant ce désastre humanitaire, les ONG appellent à l’aide. Les besoins sont immenses et largement sous-financés. Début février 2026, à Washington, une conférence de donateurs a permis d’annoncer 200 millions de dollars donnés par les États-Unis, versés au Fonds humanitaire des Nations unies, et 500 millions promis par les Émirats arabes unis. Cette séquence très médiatisée, présentée comme un signal fort en faveur des civils soudanais, a pourtant irrité plus d’un observateur du conflit. Ainsi Abou Dhabi, principal fournisseur de carburant de cette guerre, bien qu’elle s’en défende, offrirait généreusement les pansements ! D’autant que les besoins ne se chiffrent pas en millions, mais en milliards. Selon un rapport du Conseil de sécurité, daté du  8 février 2026, «  le Plan de réponse humanitaire pour le Soudan à l’horizon 2026, qui nécessite 2,9 milliards de dollars, n’était financé qu’à hauteur de 5,8 %. Le plan 2025, évalué à 4,16 milliards, n’était couvert qu’à 38,6 %. D’un point de vue humanitaire, le compte n’y est pas.

Côté diplomatie non plus. Le 20 février, devant le Conseil de sécurité, Massad Boulos, conseiller spécial pour l’Afrique du président américain, a appelé à un cessez-le-feu immédiat. Mais ce plan mal ficelé s’est heurté au refus de l’armée et du gouvernement soudanais, qui invoquent la souveraineté nationale, l’unité territoriale et la sécurité. Pour éviter de contrarier l’allié émirati, qui sert de plus en plus ouvertement de proxy à Israël dans la région, le  monsieur Afrique de Donald Trump a également renvoyé dos à dos les deux parties, plaçant sur un pied d’égalité l’État soudanais et les milices FSR. Cette formule a ulcéré Khartoum, mais aussi certains de ses alliés, comme l’Égypte, l’Arabie saoudite et la Turquie. De leur côté, l’Union africaine et les organisations sous-régionales sont divisées, marginalisées, impuissantes, inexistantes. Pendant les atermoiements diplomatiques, les civils continuent de payer le prix fort.

Une génération est née dans les camps. Une autre y grandit. Rien n’indique que la suivante en sortira.

Leslie Varenne


[i] Le 6 mars 2025, le gouvernement soudanais a déposé une plainte contre les Émirats arabes unis devant la Cour internationale de Justice, accusant Abou Dhabi d’avoir violé la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide en soutenant les Forces de soutien rapide.
Dans sa décision du 5 mai 2025, la CIJ a rejeté cette affaire non pas sur le fond des accusations, mais pour une raison purement procédurale : elle s’est déclarée « manifestement incompétente » pour l’examiner en raison d’une réservation formulée par les Émirats arabes unis à l’article IX de la Convention, qui exclut la compétence de la Cour pour régler ce type de différend.

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