Le site russe, African initiative, relate à intervalles réguliers des événements en lien avec le développement de la religion orthodoxe sur le continent. En Ouganda, des élèves du séminaire célèbrent leurs mariages respectifs dans la grande tradition orthodoxe ; six habitants de l’île Maurice sont baptisés par un dignitaire de cette Église; au Mali, des écoliers découvrent la tradition de la Théophanie en regardant des vidéos où les fidèles se plongent dans l’eau glacée par –40 °C. Loin d’être anecdotiques, ces exemples, parmi beaucoup d’autres, témoignent à la fois de l’importance que Moscou accorde à l’Afrique et de la mise en œuvre d’une véritable stratégie d’influence qui s’inscrit dans le temps long. Avec d’autres instruments, la Chine poursuit une démarche similaire, tandis que les États-Unis se désengagent…
Du conflit ukrainien à l’Afrique
La présence de l’Église orthodoxe sur le continent africain est longtemps restée marginale. Elle reposait sur deux foyers anciens : l’Égypte d’une part, et l’Éthiopie christianisée dès le IVᵉ siècle et inscrite dans une tradition orthodoxe orientale ancienne. En dehors de ces espaces, les diasporas grecques installées en Afrique avaient développé ici et là quelques églises. L’ensemble du continent était placé sous l’autorité du Patriarcat d’Alexandrie.
Mais en janvier 2019, dans le contexte du conflit ukrainien, entamé bien avant l’invasion russe de 2022, le monde orthodoxe se divise. Le Patriarcat de Constantinople reconnaît l’Église d’Ukraine comme indépendante de Moscou. Dans la foulée en novembre 2019, celui d’Alexandrie lui emboîte le pas. Pour la Russie, cette situation est inacceptable. Le schisme est consommé. C’est dans ce contexte qu’en décembre 2021, l’Église orthodoxe russe annonce la création de l’Exarchat patriarcal d’Afrique, une structure continentale placée directement sous son autorité. Cette décision marque un tournant. Selon les chiffres avancés par le Patriarcat de Moscou en février 2025, cette institution religieuse comptait déjà 350 paroisses réparties dans 32 pays africains, avec une très forte présence au Kenya. En créant l’Exarchat d’Afrique, le Kremlin – qui utilise l’Eglise comme outil de l’Etat, même si ce point ne fait pas consensus au sein du clergé – a joué sur deux tableaux : marginaliser le Patriarcat d’Alexandrie et se doter d’un instrument supplémentaire d’influence. Le continent devient alors un nouveau terrain de recomposition du monde orthodoxe, où enjeux religieux et géopolitiques s’entremêlent.
Un continent de tolérance religieuse
La capacité de la Russie à mobiliser le registre religieux s’inscrit dans un contexte particulier : celui d’une Afrique subsaharienne marquée par une forte tolérance envers toutes les confessions. Dans la plupart des sociétés, les appartenances ne sont ni rigides ni exclusives. Les mariages mixtes entre musulmans et chrétiens sont courants et socialement acceptés ; les conversions sont fréquentes et admises. L’ancien président Laurent Gbagbo en est un exemple. Baptisé, élève du petit séminaire, il deviendra évangélique, puis après son retour de la prison de la Haye, il réintègrera son ancienne maison lors d’une grande cérémonie à la cathédrale Saint-Paul d’Abidjan. Les enterrements comme certaines commémorations donnent lieu à des cérémonies œcuméniques. Dans cet univers, seul être athée fait figure de blasphème. Ni Dieu, ni maître est toléré mais parfaitement incompris. Le christianisme orthodoxe russe s’insère dans cet environnement comme une offre religieuse supplémentaire, non comme une rupture.
La guerre des valeurs
L’Afrique a déjà connu plusieurs vagues d’immigrations religieuses. Aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, les missions catholiques et protestantes arrivent dans les bagages des colonisateurs. À partir de la fin des années 1980, les Églises évangéliques américaines connaissent une croissance spectaculaire ; elles s’inscrivent dans la diffusion du libéralisme économique, avec un fort tropisme messianique. S’il ne faut pas occulter la véritable dimension théologique, aujourd’hui Moscou mobilise la religion dans un cadre d’une confrontation idéologique plus large.
Dans ses discours, Vladimir Poutine fustige souvent l’Occident « amoral », qu’il oppose à la « spiritualité et à la moralité russes ». Il hausse la Russie au rang de « phare des valeurs traditionnelles ». Des propos qui trouvent un écho particulier en Afrique et, plus largement dans de nombreux pays du Sud, hermétiques aux théories du genre et au wokisme vantés inlassablement par les dirigeants américains et européens depuis une vingtaine d’années. Cette déconnexion a largement contribué à la désaffection des Occidentaux sur le continent.
Mais derrière le discours spirituel se joue une autre guerre : celle des valeurs marchandes, sonnantes et trébuchantes. Une bataille d’influence pour l’accès aux opportunités. Irina Olegovna, directrice de l’Institut de l’Afrique de l’Académie des sciences, ne s’en cache pas. Dans un long entretien, elle détaille les atouts du continent et les raisons pour lesquelles la Russie s’y implante : « l’Afrique est appelée à devenir l’un des espaces centraux du monde de demain ». Outre des rythmes de croissance économique impressionnants, elle souligne l’importance de la démographie sur le continent : « près de 800 millions d’Africains ont moins de 25 ans, une jeunesse qui représente à la fois énergie, capacité de production et potentiel de consommation ». Il faut, dit-elle, « planter des jalons ». Lucide, elle ajoute : « Faute de s’y inscrire durablement, la Russie, pays de 150 millions d’habitants confronté à une dynamique démographique défavorable, risquerait de se retrouver isolée, tandis que le continent offrant les opportunités économiques et humaines de demain serait investi par d’autres acteurs. » Dans cette interview, Irina Olegovna fait également l’éloge de la culture africaine. « Il y a cette combinaison de valeurs : bonté, courte mémoire de la haine. Ils sont bienveillants, comme les Russes, d’ailleurs. Nous sommes pareils. » L’implantation des églises orthodoxes s’inscrit dans ce temps long, dans les liens tissés entre les sociétés. Depuis son retour sur le continent, il y a dix ans, où elle est arrivée sans stratégie géographique, ni sectorielle, la Russie s’est depuis dotée de plusieurs leviers : économiques, sécuritaires, culturels et maintenant religieux.
Pékin, Washington et les autres…
La Russie n’est pas la seule à investir tous azimuts en Afrique. La Chine l’a précédée : depuis le début des années 2000, Pékin a implanté plus de soixante Instituts Confucius sur le continent. Ici, il ne s’agit pas de religion, mais d’apprentissage du mandarin, de diffusion culturelle et de formation des élites, avec une forte implantation au sein des universités africaines. Un champ d’influence qui ne cesse de s’élargir.
Dans le même temps, Washington se désengage progressivement de l’ensemble des instruments traditionnels de son soft power en Afrique : réduction des programmes d’aide et de développement, affaiblissement de l’USAID, recentrage des actions diplomatiques et culturelles, moindre présence dans des secteurs clés comme la santé, l’éducation ou les médias. Ce retrait se reflète également dans les documents stratégiques récents des États-Unis. Dans la nouvelle National Security Strategy (NSS), l’Afrique n’est mentionnée qu’incidemment à la fin du texte. La National Defense Authorization Act (NDA), publiée le 23 janvier dernier, pourtant centrale pour les priorités budgétaires et capacitaires américaines, ne comporte aucune référence au continent.
Ce silence stratégique entérine le recentrage de Washington sur l’Asie, jugée prioritaire. En outre, l’administration américaine ne cherche même plus à contenir ses adversaires en Afrique ; elle sait que cette bataille est perdue d’avance. La Russie domine le récit. Dans une enquête d’opinion réalisée entre 2023 et 2024, Vladimir Poutine prend la tête des dirigeants inspirant le plus confiance. La guerre économique avec Pékin est, elle aussi tranchée depuis longtemps. Les échanges commerciaux entre les États-Unis et l’Afrique représentent aujourd’hui moins d’un quart de ceux entre le continent et la Chine. Washington est également conscient que malgré leurs positions géographiques et historiques, ses alliés européens sont trop affaiblis pour être en capacité de jouer le rôle d’endiguement de ses concurrents, comme ils l’avaient fait avec le communisme pendant la guerre froide. Une autre époque, quand les élites africaines choyées par l’URSS bénéficiaient de formations dispensées entre autres à l’Université Patrice Lumumba de Moscou : celle d’un matérialisme pur et dur qui combattait l’opium du peuple. Du marxisme au grand retour de la spiritualité…
Leslie Varenne



