Après trois ans de souffrances indicibles pour les populations, après Zamzam, après El-Fasher, des noms qui resteront dans l’histoire soudanaise comme ceux de catastrophes que le monde avait vu venir sans agir pour les empêcher, la ville d’El-Obeid est menacée de subir le même sort. Les mêmes acteurs sont à l’œuvre : les Forces de soutien rapide du général Hemedti. Les mêmes institutions, ONU, Conseil de sécurité, ONG, lancent les mêmes avertissements qui tombent dans l’oreille des sourds. Les fauteurs de guerre ne craignent rien, les diplomaties occidentales se contentant de renvoyer les belligérants dos à dos. Cette « neutralité négative », selon l’expression du représentant soudanais auprès des Nations unies, permet aux alertes de se multiplier, aux rapports de s’accumuler et aux drames de suivre leur cours.
Si un doctorant voulait consacrer sa thèse aux deux mamelles de la diplomatie occidentale en ce début de XXIe siècle, que sont le cynisme et l’incompétence, il trouverait dans le dossier soudanais un remarquable cas d’école. Les deux vont d’ailleurs de pair : l’un masquant l’autre, et réciproquement.
Stratège en chef
En mars 2023, un mois avant le début de la guerre au Soudan, devant le Conseil de sécurité, le représentant spécial des Nations unies, Volker Perthes, assurait : « Le retour à la paix est proche. » Un mois plus tard, soutenu par les Émirats arabes unis, qui cherchent à étendre leur influence sur la mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique, Mohamed Hamdan Dagolo, dit Hemedti, à la tête des FSR, se retournait contre son ancien allié, le général Al-Burhan, chef de l’armée soudanaise, et plongeait le pays dans une guerre dévastatrice. Avant le conflit comme depuis son déclenchement, la diplomatie occidentale a alterné entre fourvoiement, inaction, décisions absconses, duplicité et aveuglement volontaire.
De Zamzam à El-Fasher
Le camp de déplacés de Zamzam a été ouvert en 2004 lors de la première guerre du Darfour. À partir de 2023, le camp a accueilli de plus en plus de réfugiés qui fuyaient les atrocités. Jusqu’à 500 000 personnes y ont vécu dans des conditions de plus en plus précaires. Pendant des mois, les organisations humanitaires ont alerté sur la dégradation de la situation. Puis les FSR ont commencé à bloquer le peu de convois qui réussissaient à passer, aggravant ainsi les pénuries. En avril 2025, ils ont attaqué et bombardé le camp. Les survivants ont alors pris la route de l’exil. Environ 150 000 personnes ont réussi à rejoindre El-Fasher, dernière grande ville du Darfour-Nord encore contrôlée par l’armée soudanaise, mais déjà en état de siège.
Pendant dix-huit mois, les organisations humanitaires ont alerté sur le risque de famine, les attaques contre les civils et les violences commises dans les camps de déplacés qui entouraient cette ville, capitale du Darfour-Nord. Pendant dix-huit mois, les diplomates ont multiplié les déclarations. Pendant dix-huit mois, les Nations unies ont mis en garde contre une catastrophe imminente. Puis El-Fasher est tombée.
Quelques mois plus tard, Mohamed Chande Othman président de la Mission internationale indépendante mandatée par les Nations unies concluait : « Les crimes commis à El-Fasher et dans ses environs n’étaient pas des excès de guerre fortuits. Ils relevaient d’une opération planifiée et organisée qui présente les caractéristiques d’un génocide. » Trop tard.
El-Obeid, on prend les mêmes…
Aujourd’hui, à El-Obeid, le même scénario se reproduit. Dans cette ville, capitale du Kordofan-Nord, plus de 500 000 civils sont pris au piège d’une offensive des FSR. Le 18 juin, le Haut-Commissaire aux droits de l’homme, Volker Türk, a averti qu’une attaque contre El-Obeid risquait d’entraîner « de nouveaux crimes internationaux graves ». Le 20 juin, le Conseil de sécurité se réunissait sur cette question et évoquait un « risque imminent d’atrocités de masse ». Il appelait les FSR à mettre fin aux attaques contre les civils et les infrastructures essentielles.
Ces derniers n’ont pourtant pas changé d’un iota leur stratégie. Selon le média indépendant Ayin Sudan, leur organisation est méthodique : « Les drones ont d’abord visé les stations-service, puis les générateurs électriques, rendant la vie intenable pour les civils, les poussant ainsi à quitter la ville. » Puis le piège s’est refermé sur un demi-million de personnes, dont 100 000 à 200 000 sont des déplacés internes qui avaient déjà fui la violence dans d’autres parties du pays.
Le grand écart américain
Le 22 juin, le Département d’Etat s’est fendu d’un émouvant communiqué se disant « profondément préoccupé » par le déploiement des Forces de soutien rapide autour d’El-Obeid et faisait état « de signes alarmants » laissant « présager des atrocités de masse. » Dans le même mouvement, le 26 juin, le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, sanctionnait plusieurs sociétés appartenant aux Forces armées soudanaises (SAF) ou directement contrôlées par elles. Comment l’armée pourra-t-elle défendre El-Obeid et le reste du territoire si elle n’est plus en capacité d’acheter de l’armement ? Cela revient en outre à avantager les FSR, dont les ressources en armement provenant des Emirats ne sont, elles, pas sanctionnées, au moment où les défections dans leur camp sont nombreuses et où le rapport de force tourne en faveur des SAF. Ces deux décisions prises à quarante-huit heures d’intervalle résument à elles seules la politique américaine au Soudan. Pour ne pas être pris la main dans le sac et faire bonne mesure, le Trésor a également sanctionné un réseau de recrutement de mercenaires colombiens lié aux FSR. Mais personne n’est dupe. Le réseau se reconstituera sous d’autres noms d’autant que ces mesures ne ciblent aucune entité liée aux Emirats arabes unis, comme Global Security Services group, qui selon certaines sources seraient les véritables employeurs de ces hommes.
Cette duplicité est incarnée à merveille par Massad Boulos, le beau-père de la fille de Donald Trump. Ancien dirigeant d’une entreprise de camions au Nigeria avant d’être catapulté à la tête de la diplomatie américaine pour l’Afrique et le Moyen-Orient, il a multiplié les appels au cessez-le-feu et au dialogue sans jamais désigner clairement les Émirats arabes unis, avec lesquels il entretient par ailleurs d’excellentes relations. Au point que certaines rumeurs lui ont prêté l’ambition de devenir ambassadeur des États-Unis aux Émirats arabes unis. Il a finalement été contraint de démentir.
Le malaise britannique
Washington n’est pas la seule capitale occidentale à pratiquer l’aveuglement volontaire. Si les responsables américains prennent grand soin d’éviter de nommer et de sanctionner les Émirats arabes unis, leurs homologues britanniques sont aussi très doués en la matière.
Nathaniel Raymond, directeur du Humanitarian Research Lab de Yale, affirme avoir alerté pendant des mois le Foreign Office sur les risques pesant sur El-Fasher ainsi que sur les soutiens extérieurs dont bénéficiaient les FSR. Selon son témoignage devant une commission parlementaire britannique, les informations transmises aux autorités permettaient de mesurer l’ampleur du danger. Après la chute de la ville, Nathaniel Raymond raconte qu’un responsable britannique lui aurait demandé si son estimation d’au moins 60 000 morts n’était pas trop élevée. « J’en suis venu à penser que cette estimation était devenue un problème politique pour le Foreign Office », a-t-il déclaré.
Plus grave encore, le chercheur accuse Londres d’avoir privilégié ses relations « économiques, sécuritaires et diplomatiques » avec les Émirats arabes unis plutôt que la prévention du massacre. Des accusations rejetées par le gouvernement britannique. Mais le témoignage a provoqué un tel malaise à Westminster que la présidente de la commission parlementaire l’a qualifié de « profondément choquant ». Elle a demandé l’ouverture d’une enquête afin de déterminer si des avertissements relatifs au risque génocidaire à El-Fasher avaient été ignorés.
Les Européens égaux à eux-mêmes
Lors d’un sommet sur le Soudan à Berlin en avril 2026, Jean-Noël Barrot a déclaré lyrique : « N’oublions pas le Soudan parce qu’au fond, c’est une part de notre humanité qui s’y joue ». Très beau. Puis dans le même souffle, le ministre des Affaires étrangères a, comme les Américains, renvoyé les deux parties dos à dos : « Nous appelons les belligérants à respecter une trêve humanitaire immédiate, à déposer les armes ». Une sorte de grande lessive diplomatique dans laquelle sont placés dans le même tambour un État, une armée régulière et une milice accusée de crimes contre l’humanité.
Le 24 juin, la France, l’Allemagne, l’Irlande, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège et le Royaume-Uni ont publié une déclaration commune sur El-Obeid. Le texte reprend les mêmes antiennes : « inquiétude », « précédent El-Fasher », « caractéristiques d’un génocide », « appelle les FSR à cesser les offensives ». Puis : « les FSR, les Forces armées soudanaises et leurs alliés » sont sommés ensemble de désamorcer les tensions.
Karthoum appelle cela la « neutralité négative ». Une neutralité qui ne pèse jamais de la même manière sur ceux qui combattent, ceux qui assiègent et ceux qui financent. Commode cela permet de déplorer les massacres sans contrarier les partenaires…
Les populations soudanaises, d’El-Obeid et d’ailleurs, ne doivent pas seulement craindre les FSR, elles doivent aussi redouter les communiqués.
Leslie Varenne




