Les informations sur la guerre au Moyen-Orient se propulsent au rythme des missiles lancés en Iran, au Liban, sur les monarchies du Golfe et en Israël. Les déclarations contradictoires des officiels américains sont livrées sans filtre, laissant à chacun le soin d’en décrypter le sens. Une chose s’impose néanmoins : les États-Unis sont isolés, prisonniers de la toile qu’ils ont eux-mêmes tissée. Lors de son discours du 1er avril, Donald Trump a promis de renvoyer l’Iran à « l’âge de pierre ». Cependant, ni les nombreuses pertes humaines ni les destructions en cours ou à venir ne lui permettront de sortir du piège dans lequel il s’est enfermé. Que fera-t-il alors ? Tranchera-t-il le nœud gordien par l’épée en envoyant des troupes au sol ? Quoi qu’il tente, cela ne changera pas la fin de l’histoire, seul son cours, sa durée et l’ampleur de la défaite restent des inconnus.
La force brute
Donald Trump a également déclaré ce même jour, frapper l’Iran «d’une force considérable au cours des deux ou trois prochaines semaines». Dès le lendemain, la coalition israélo-américaine a mis sa menace à exécution. Les frappes ont visé des infrastructures civiles dans tout le pays : un pont autoroutier reliant Téhéran à Karaj, touché à deux reprises selon la méthode désormais bien rodée de la « double frappe », une première attaque, puis une seconde, environ une heure plus tard, lorsque les sauveteurs sont sur place. Des universités, des zones industrielles ont également été anéanties. Parallèlement, Israël, a également décidé de renvoyer les Libanais « à l’âge de pierre » avec des attaques et des destructions massives au sud du Liban et à Beyrouth touchant zones civiles et patrimoines historiques. Une stratégie assumée et suicidaire puisque l’axe Iran–Hezbollah–Houthis rend coup pour coup à Tel Aviv.
Dans le prolongement de Gaza
À ce stade, l’impasse est totale. Pour comprendre comment le piège s’est refermé, il faut revenir au contexte de ce dédale d’où Washington ne pourra sortir indemne. L’administration américaine a commis de nombreuses erreurs — surestimation de sa puissance, sous-estimation de celle de l’adversaire (voir note la dernière note de l’Iveris) — mais l’une de ses fautes majeures est d’avoir créé une coalition avec Israël. Ainsi dès le premier jour, le conflit était politiquement perdu. En effet, cette alliance symbolique a mécaniquement inscrit l’offensive du 28 février dernier dans la continuité du conflit à Gaza.
Depuis des décennies, la question palestinienne constitue un marqueur politique et émotionnel majeur. Cependant, les deux dernières années de cette guerre ont, plus que jamais, marqué les opinions publiques et ce bien au-delà du Moyen-Orient. Une grande partie de la planète a assisté, en temps réel, aux souffrances infligées à la population palestinienne. Dans le monde arabe, l’impact est encore plus profond.
Les seuls acteurs ayant apporté un soutien actif aux Gazaouis, pourtant sunnites, sont des chiites, l’Iran, le Hezbollah libanais et les Houthis yéménites. Les opinions publiques arabes les considèrent désormais comme des redresseurs de torts, des défenseurs des opprimés. En Egypte par exemple, 99 % de la population n’est pas seulement vent debout contre la politique israélienne, elle est ouvertement pro-iranienne. Peut-être à des degrés moindre, mais en général, le même phénomène s’observe dans tous les pays musulmans et même en Afrique.
Il n’est donc pas surprenant que dans le thermomètre de la détestation, Les Etats-Unis soient revenus au niveau de celui de l’ère Bush. L’administration Trump en a pris conscience puisque selon le Guardian, elle vient de demander à ses ambassades de former des équipes pour contrer la propagande anti-américaine sur le réseau X.
En face, Téhéran joue sur du velours et ne se prive pas d’exploiter la situation. Dans l’une de ses nombreuses vidéos de propagande, intitulée « Une vengeance pour tous », apparaissent sous formes d’animation de playmobils : des esclaves africains, des Amérindiens, des prisonniers d’Abou Ghraib en Irak, des Afghans, des Palestiniens. Leurs frappes de missiles y sont présentées comme une revanche globale pour toutes les victimes de « l’impérialisme ».
Recherche coalition désespérément
L’autre dimension du piège c’est l’isolement dans lequel Trump s’est retrouvé. Après quinze jours de conflit et alors que rien ne se passait comme prévu, l’administration Trump a tenté de rallier tous ses alliés. Elle a d’abord appelé les Européens à la rescousse, officiellement pour sécuriser le détroit d’Ormuz qui, au passage, n’était pas fermé avant le déclenchement du conflit. Mais cette initiative est arrivée trop tard. Les capitales européennes n’avaient aucune envie de partager les risques ni de mutualiser la défaite qui s’annonçait. L’Espagne a opposé un refus net, les autres ont courageusement louvoyé, mais le résultat fut le même. Donald Trump a tout tenté pour les faire changer d’avis, pressions, puis menaces directes : quitter l’OTAN, suspendre l’aide militaire à l’Ukraine, les laisser se débrouiller seuls avec le détroit d’Ormuz. Rien n’y a fait.
Les alliés Asiatiques ont également été appelé à l’aide, notamment le Japon, la Corée du Sud et l’Australie. Alors qu’ils sont pourtant les plus impactés par la crise énergétique liée à la fermeture du détroit d’Ormuz, ils ont adopté la même attitude que les Européens : Tokyo a répondu « pas pour l’instant », Séoul : « on prend note ». Seul le gouvernement de Canberra a déclaré publiquement qu’il ne prendra « aucune mesure offensive » contre Téhéran.
Restaient les monarchies du Golfe qui hébergent toutes des bases américaines frappées dès la première heure du conflit. Pour décrypter les rôles et les intentions de chacune, il faut savoir naviguer en eaux troubles tant l’ambiguïté et le double jeu font partie intégrante de la géopolitique locale. Un ancien diplomate dans la région résume fort bien la situation : « ils ont tous peur de voir Téhéran sortir victorieuse de la confrontation et devenir une puissance régionale », mais en même temps, « ils craignent tout autant un Iran blessé qui engendrerait un chaos à l’irakienne pour des décennies. » Comme le souligne ce fin connaisseur des arcanes moyen-orientales, « la question est de savoir de quoi ces pays ont-ils le plus peur : des pertes financières, des soulèvements populaires, des frappes iraniennes ou des pressions américaines ? » Réponse : de tout.
Résultat, nombre d’entre eux, cèdent aux pressions américaines tout en restant silencieux. Les Emiratis sont les plus engagés auprès de la coalition israélo-américaine, compte tenu de leur démographie, ils n’ont pas d’opinion publique à gérer et ont des fonds souverains accumulant des centaines de milliards de dollars qui leur permettront de reconstruire. Ils restent néanmoins très prudents, leur ligne consiste à dire : « nous nous défendons mais nous ne sommes pas partie prenante, nous n’autoriseront pas l’utilisation de notre territoire pour des opérations contre l’Iran. ». Les Iraniens ne sont pas dupes de ce double langage, raison pour laquelle, cette monarchie a été la plus frappée au cours de ce conflit. Le Qatar semble avoir parié sur la victoire de l’Iran et passé un accord avec Téhéran. Depuis le 19 mars, il n’a plus été victime de frappe sur son territoire.
Le moment de vérité
Les portes se sont fermées concomitamment et/ou les unes après les autres. Aucune des tentatives de la Maison Blanche pour sortir de l’isolement n’a réussi. Dans le même temps, les Gardiens de la révolution annonçaient avoir lancé leur 94e vague de missiles et de drones. Parallèlement, les autorités iraniennes présentaient un projet de loi proposant des péages pour le transit dans le détroit d’Ormuz, basés sur le rial iranien et non sur le yuan, comme cela est écrit ici ou là. Autant d’éléments qui témoignent d’une stratégie militaire et politique précise, ciblée, qui suit son cours.
Prisonnier de son discours sur la surpuissance américaine, Donald Trump ne peut pas se permettre de perdre la face et les Iraniens ne lui feront pas de cadeau. Il y a donc de fortes chances qu’il double la mise, poussé par les Israéliens qui, eux, ne cherchent pas de solution. Détruire l’Iran et entraîner la région dans le chaos leur permettrait de devenir la seule puissance régionale. Pendant ce temps, ils poursuivent la colonisation en Palestine, maintiennent la guerre à Gaza à petits feux et essayent toujours de s’implanter au Sud Liban.
Si les Américains envoyaient des troupes au sol, l’effet serait comparable à celui de l’assassinat du Guide suprême, mais démultiplié. Dans ce scénario, certaines monarchies pourraient vaciller, laissant place à une recomposition régionale, qui ne ressemblerait en rien au remodelage du Grand Moyen-Orient dont Washington et Tel-Aviv rêvent depuis des décennies.
Pour les États-Unis, le moment est historique : s’engager au sol et perdre la bataille deviendrait leur moment 1989, comparable à celui de la chute de l’URSS. Ce n’est pas un scénario de science-fiction. En un seul mois, l’administration Trump a réussi le tour de force de ramener la détestation de l’Amérique dans le monde à son plus haut niveau ; de dégrader les relations transatlantiques comme jamais dans l’histoire ; d’aliéner ses alliés asiatiques pourtant cruciaux dans sa bataille pour endiguer la Chine ; de dépenser des milliards de dollars au grand dam des électeurs américains et de mettre l’économie mondiale en danger. Sans compter les pertes en hommes et matériels ni la dégradation des stocks de munitions déjà à un niveau dangereusement bas. Il n’est pas difficile d’imaginer la suite en cas d’attaque terrestre…
Leslie Varenne




