La coalition israélo-américaine a marché vers la guerre en Iran comme un somnambule, entraînant le monde vers le désastre. La catastrophe était prévisible. Tous les signaux plaidaient pour ne pas engager la bataille. Mais le président qui concourait pour le prix Nobel de la paix a sauté à pieds joints dans le bourbier, sous-estimant les capacités et la résistance des Iraniens. L’addition de cette déraison se paiera pendant des décennies, quelle que soit la durée ou l’issue du conflit.
La nef des fous
En mai 2025, lors de son premier voyage à Riyad après son élection, Donald Trump n’affirmait-il pas que « la paix, la sécurité et la prospérité ne peuvent pas être imposées de l’extérieur » ? Il annonçait ainsi de tourner la page des politiques néoconservatrices. Le discours fut applaudi à tout rompre et les États du Golfe promirent des ponts d’or à Washington. Beaucoup au Moyen-Orient et ailleurs ont cru à la fin de l’interventionnisme américain. Moins d’un an plus tard, l’Iran et les pays du Golfe brûlent.
Cette guerre va à l’encontre de tout ce que le président des États-Unis avait promis : à l’encontre de ses électeurs MAGA, d’une opinion publique américaine majoritairement opposée au conflit, et de ses propres déclarations.
Pire encore, intervenir en Iran va aussi à l’encontre des capacités américaines. Les stocks de munitions sont au plus bas. La guerre à Gaza, celle en Ukraine et le conflit de juin 2025 contre l’Iran les ont largement entamés. Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth peut bien affirmer que les capacités américaines sont illimitées : cela ne trompe personne. La preuve : le 6 mars, Washington a demandé à Séoul l’autorisation de redéployer vers le Moyen-Orient des batteries Patriot et THAAD stationnées en Corée du Sud. Quatre jours plus tard, elles commençaient déjà à être démantelées, preuve de l’urgence de la situation.
Non seulement, les États-Unis déshabillent Pierre pour habiller Paul, mais ils exposent leur faiblesse stratégique aux yeux du monde entier. Toutes les armées, et pas seulement celles de leurs adversaires, doivent être en train de compter chaque intercepteur et chaque missile tiré, calculant le nombre d’années nécessaires pour reconstituer les stocks.
Dans ces conditions, pourquoi avoir pris, contre vents et marées, le risque d’entrer en guerre contre l’Iran ?
Comme lors des frappes sur le Nigéria en décembre dernier, les analystes se perdent en conjectures. Certains, comme Dominique de Villepin, le spécialiste de l’Iran Thierry Coville ou plusieurs analystes américains, avancent l’hypothèse de renseignements israéliens excessivement optimistes. Donald Trump aurait été convaincu par Bibi Netanyahou que le pouvoir de Téhéran était fragilisé par les manifestations de janvier que l’élimination du guide conjuguée à leur superpuissance de feu suffirait à provoquer son effondrement. Galvanisé par son « succès » au Venezuela, Donald Trump a-t-il cru possible de reproduire le même scénario, et mettre ainsi la main sur le pétrole iranien et sur le contrôle du détroit d’Ormuz ? D’autres, comme Emmanuel Todd, estiment que l’opération sert à masquer la défaite stratégique de l’OTAN en Ukraine. Beaucoup y voient aussi une tentative de diversion face au scandale Epstein susceptible d’éclabousser le président, rebaptisant ironiquement l’opération américaine Epic Fury en « Epstein Fury ». Une diversion toutefois peu probable : elle coûterait trop cher à la fois en ressources et sur le plan politique. Elle ne serait surtout que temporaire.
Les buts de guerre restent eux-aussi insaisissables. S’agit-il de détruire le programme nucléaire iranien ? De renverser le régime ? D’éliminer ses capacités balistiques ? La même confusion règne autour de la durée du conflit et des moyens engagés. Depuis le début des hostilités, le 28 février, Donald Trump, son secrétaire d’État Marco Rubio et le chef du Pentagone Pete Hegseth multiplient les déclarations à l’emporte-pièce et contradictoires, au point d’en perdre son latin. Washington tenterait-il de nous faire croire que l’absence de stratégie est… une stratégie ?
En revanche, côté israélien, les objectifs sont plus clairs. Officiellement, leur opération consiste à éliminer la menace nucléaire iranienne, qui soit dit en passant a été, selon Washington, détruite en juin dernier. Officieusement, il s’agit de balkaniser l’Iran, de fragmenter ce pays en plusieurs Etats fragiles. À cela s’ajoute une dimension religieuse. Benjamin Netanyahu a souvent fait référence à Amalek, figure biblique de l’ennemi d’Israël.
Les cartes dans les mains des Iraniens
Mais la coalition israélo-américaine a commis l’erreur de gravement sous-estimer les capacités de son adversaire. Cette faute majeure est d’autant plus impardonnable que la guerre des douze jours avait déjà donné un aperçu des capacités iraniennes. Des dizaines de missiles avaient traversé le Dôme de fer israélien pour atteindre plusieurs villes en Israël, notamment les plus touchées Tel-Aviv et Haïfa, tandis que la menace de bloquer le détroit d’Ormuz planait. Devant ces attaques et ces menaces, Donald Trump avait fini par siffler la fin de la partie.
Assassiner l’ayatollah Ali Khamenei fut également une décision désastreuse. D’une part parce que les Iraniens étaient préparés et que l’assassinat d’un dirigeant ne produit jamais l’effet escompté, les exemples sont légions. D’autre part, Il était évident que tuer le Guide suprême, l’une des figures les plus puissantes du monde chiite, aux côtés du grand ayatollah Ali al-Sistani, embraserait toute la région. Loin de déstabiliser le pouvoir de Téhéran, cette mort en martyr ne pouvait que galvaniser ses partisans.
Imaginer que les opposants iraniens sortiraient sous les bombes pour renverser leurs dirigeants relève de la même illusion. Si tentative il y avait en temps de guerre, elle serait immédiatement réprimée. En revanche, chaque ingérence extérieure affaiblit les opposants et repousse les transformations du pays. Quant à penser que tous ceux qui souhaitent des changements en Iran deviendraient spontanément pro-américains ou pro-israéliens, cela relève de la pensée magique. Et s’il en restait quelques-uns, leur nombre se serait encore réduit après le bombardement, dès le premier jour du conflit, d’une école primaire à Minab, qui a tué 165 fillettes. Au passage, le silence des capitales européennes face à ce drame a une nouvelle fois illustré leurs « valeurs » à géométrie variable, si d’aventure quelqu’un en doutait encore.
Compter sur un soulèvement des minorités ethniques est tout aussi irréaliste. En temps de paix, comme dans tout le reste de la société mécontentements et revendications existent. En temps de guerre, l’effet de ralliement autour du drapeau l’emporte pour la grande majorité. La méconnaissance de l’histoire iranienne est, à cet égard, stupéfiante. Lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988), Saddam Hussein avait commis la même erreur. Il pensait pouvoir compter sur la défection des Arabes de Khorramshahr, ville iranienne située juste en face à Bassorah, en Irak. Or, ils se battirent comme des lions aux côtés des Gardiens de la révolution et la ville fut reprise deux ans plus tard. Ce n’est pas un hasard si l’un des missiles iraniens de dernière génération porte le nom de Khorramshahr-4. Cette ville, souvent décrite comme le « Verdun iranien », est devenue un symbole de l’unité nationale.
Comment croire encore qu’un pays qui a combattu seul pendant huit ans, alors que la totalité du monde soutenait l’Irak, à l’exception de la Syrie, pourrait capituler ? Comment imaginer qu’un pays qui a conservé, à travers les siècles, les frontières de l’ancien empire perse accepterait aujourd’hui de se laisser fragmenter ? Un peuple qui possède trois mille ans d’histoire ne raisonne pas et ne réagit pas comme un peuple de soixante-quinze ans ou même de deux cent cinquante ans. C’est la force d’une foi enracinée dans son histoire, qui dépasse même l’islam chiite, le culte du martyr et le mythe de la « dernière bataille ».
Après douze jours de guerre, l’Iran ne montre toujours aucun signe de faiblesse. Il n’est pas non plus aussi seul que lors de la guerre contre l’Irak. Sans aucun doute, la Chine et la Russie apportent une aide, même si l’ampleur et la nature de celle-ci restent un secret bien gardé. Les Iraniens bénéficient également de leur géographie. Les montagnes leur offrent la possibilité de dissimuler et de protéger leurs arsenaux, tandis que leur position stratégique sur le détroit d’Ormuz leur permet de peser lourd sur l’économie mondiale. Bien entendu, ils subissent des frappes sévères : plusieurs villes du pays, dont la capitale, sont quotidiennement et lourdement bombardées, avec des pertes civiles et des destructions importantes. Mais contrairement à la guerre de juin 2025, où ils avaient adopté une posture prudente, qui a pu être interprétée comme une faiblesse, ils rendent désormais coup pour coup, frappant Israël et les bases américaines de la région.
La perspective d’une défaite
L’Iran paraît déterminé à poursuivre l’affrontement. Pour Washington, la situation tourne au casse-tête, pour ne pas dire au cauchemar. Entre la pression des marchés, la faiblesse des stocks de munitions et les tensions politiques internes, l’addition commence à peser lourd sur les épaules de Donald Trump. À cela s’ajoutent les inquiétudes des monarchies du Golfe qui, après avoir dépensé des centaines de milliards dans l’armement américain, se retrouvent soudain comme des rois nus, sans protection.
Le colonel à la retraite Lawrence Wilkerson, ancien chef de cabinet de Colin Powell, l’affirme clairement : « vous assistez en ce moment même au retrait de l’empire américain du Levant et du Moyen-Orient ». Rien de moins… Et plus la guerre durera, plus les difficultés s’accumuleront. Les dissensions entre alliés ne devraient pas tarder car, comme le veut l’adage souvent attribué à John F. Kennedy, « la victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline ». À Washington, certains se préparent déjà à l’échec. Un rapport des services de renseignement américains, rédigé avant le début de l’intervention et opportunément révélé par le Washington Post, concluait qu’une offensive militaire massive aurait peu de chances de renverser l’appareil militaire et religieux solidement installé à Téhéran. Lesdits services se couvrent déjà, le moment venu, ils pourront dire : on avait prévenu…
Mais qu’est-ce qui a poussé Donald Trump à déclencher une guerre illégale, sans objectif clair, sans stratégie, sans véritable soutien populaire et qui sème le chaos dans tout le Moyen-Orient et sur les marchés mondiaux ? Peut-être une foi intacte dans la surpuissance américaine. La chute n’en sera que plus dure.



