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Le djihadisme au Sahel

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19 juillet, 2019
Tribune libre
Thomas Fisch


Dernièrement, j’ai lu beaucoup de choses à propos de l’Afrique et sur un sujet en particulier : l’expansion du djihadisme au Sahel. J’ai trouvé des articles bien argumentés; chacun d’eux proposait l’ultime équation qui expliquerait l’augmentation des attaques terroristes dans la bande sahélo-saharienne. Néanmoins, à cause de mon expérience de terrain, je ne pouvais pas complètement adhérer aux théories de leurs auteurs.
Cinéaste documentariste, je voyage régulièrement en Afrique de l’Ouest depuis quinze ans. Niger, Mali, Mauritanie, Grand Sud Algérien, Tchad… J’ai vu ces sociétés changer, leurs lignes de fractures devenir floues comme sous l’effet d’une brume de chaleur troublant l’horizon. Le djihadisme au Sahel ne peut pas s’expliquer uniquement, comme je l’ai lu, à travers une vision manichéenne, à la seule lumière de l’ethnologie, ni de l’économie, ni de l’écologie. Il est à l’intersection de plusieurs mouvements, identitaires, politiques, historiques, à la fois cause et résultante nihiliste de la rencontre de ces dynamiques.

 

Crédit photo : Thomas Fisch

 

Le djihadisme n’est pas nouveau en Afrique. Depuis des siècles, il est agité comme un recours contre l’oppresseur colonial ou contre tout gouvernement jugé corrompu. Au 19ème siècle, le califat de Sokoto dans le Nord du Nigéria et une partie du Cameroun, ou l’Empire Peul du Macina au Mali ont montré le rôle fédérateur de cette guerre sainte coranique. Ce qui nous tourmente actuellement, ce sont les djihadistes qui se revendiquent de ce nouvel internationalisme musulman, ou panislamisme. Une de ses factions la plus représentative et la plus connue est AQMI : Al Qaeda au Maghreb Islamique.

Pour expliquer son expansion, nous devons considérer plusieurs facteurs qui s’entrecroisent sur des décennies.

Dans les années soixante, l’ex-empire colonial français en Afrique est démembré. De nouveaux Etats indépendants apparaissent sur la carte : Algérie (1962), Mali (1960), Niger (1960), Haute-Volta (1960)… 

Au Mali et au Niger, la gestion du pays est transférée aux populations sédentaires noires, déjà instruites par l’ancienne puissance tutrice. Durant l’époque coloniale, il était plus facile pour l’administration française de scolariser et de former des populations par définitions attachées à un village ou un espace circonscrit. Le pouvoir est donc laissé aux Bambaras, Songhaïs, Haoussas, Zarmas, dont bon nombre constituait les anciens esclaves des Touaregs, populations nomades du Nord.

Pour ces groupes d’agriculteurs ou de marchands, c’est une revanche offerte sur un plateau après des siècles de servitude, ainsi qu’une inversion des valeurs et de la société. L’Etat centralisé nouvellement constitué laisse volontairement les Touaregs et le Nord à l’abandon. Les anciens seigneurs du désert sont marginalisés, laissés sans accès stable aux soins, à l’enseignement, à l’eau... Dans les années 1970 et 1980, plusieurs épisodes de sécheresses vont décimer leurs troupeaux et achever de réduire en poussière leur prestige d’antan. Les jeunes n’auront d’autres choix que celui de l’exil ou de s’engager en Libye dans l’armée de Kadhafi. Ils en reviendront plus tard, forts d’une expérience militaire qui leur servira à lancer des mouvements de protestations et de rebellions. De 1990 à 1996 au Mali et au Niger, en 2006 au Mali, puis de 2007 à 2009 au Mali et au Niger, et enfin en 2012 encore au Mali.

A chaque fois, des accords de paix sont signés et la situation est stabilisée. Les Touaregs sont intégrés à la société civile, dans les corps administratifs, et parfois jusqu’au sommet des institutions démocratiques. Le tourisme saharien se développe jusqu’en 2006. Le rallye Paris-Dakar en est le point culminant, sortant de l’oubli les villes d’Agadez, de Tombouctou et de Gao, anciennes étapes caravanières. Les locaux appelleront cette période l’âge d’or du tourisme saharien, pourvoyeur de devises pour leurs familles, et un moyen de s’élever dans l’échelle sociale.

Parallèlement, au Nord du Sahara, dans les années 1990, les Algériens partis combattre en Afghanistan aux côtés des Moudjahidines sont rentrés au pays, baignés dans l’idéologie wahhabite, notamment au contact de Ben Laden, totalement persuadés de la grandeur de leur combat contre les kouffars et l’apostasie. Là encore, l’expérience des armes va être mise à profit avec la fondation du GIA et plus tard du GSPC.

Ben Laden envoie un de ses idéologues établir des contacts avec différents groupes de combattants musulmans au Maroc, en Libye, en Tunisie, en Mauritanie et au Mali. La lutte armée prônée par Al Qaeda essaime à la conquête de l’Afrique. Le GSPC et le GIA sont les « proto-cellules » des groupes djihadistes que l’on connaît actuellement. Leur véritable essor date de 2007, quand le GSPC change de nom pour celui de Al Qaeda au Maghreb Islamique.

Pendant tout ce temps, les Touaregs du Mali n’oublient pas leurs velléités autonomistes, et même l’impossible rêve d’une indépendance restée à l’état de projet dans les papiers de Jacques Foccart, le Monsieur Afrique du Générale de Gaulle. Un proverbe dit « Qui veut dîner avec le Diable utilise une longue cuillère ». Pour trouver des moyens financiers et militaires nécessaires à leur combat, il est simple de s’allier avec les anciens groupes armés algériens et d’épouser la cause djihadiste. Depuis, au fil des claniques et idéologiques, le front touareg s’est divisé en anciens djihadistes, en modérés et en radicaux…

Au début des années 2000, les ajustements structurels imposés par les bailleurs internationaux conduisent à la libéralisation et la privatisation de services publics, dont l’éducation. L’école primaire gratuite disparaît presque, laissant aux madrasas ou écoles coraniques un boulevard devant elles.

Lors de mes premiers voyages au Niger, on voyait dans les rues de Niamey des prédicateurs itinérants venus du Nigéria voisin. Il n’y avait qu’une bande de gamins en haillons pour les écouter, rire d’eux et leur jeter des cailloux ou des fruits avariés. Puis, furtivement, un poison a instillé dans les esprits. Les femmes ont revêtu des vêtements pour couvrir leurs cheveux et cacher leurs formes. Les bars de plein air où l’on pouvait écouter de la musique et draguer ont fermé les uns après les autres. Les mosquées les ont remplacés, financées par des hommes d’affaires soucieux de se racheter une conduite de bon musulman. Les prêches des imams ont changé eux aussi.  L’islam wahhabite importé du Moyen-Orient évinçait l’Islam malékite, implanté ici depuis des siècles, et jusqu’alors garant d’une certaine tolérance.

En 2009, j’arrivai au Mali. Bamako était alors l’une des capitales les plus festives et dynamiques du continent. La culture, la musique, la mode, s’y écrivaient tous les soirs. Depuis, la musique s’est tue, les hauts parleurs ont été démontés à l’exception de ceux des mosquées. Là aussi, leur nombre a augmenté exponentiellement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus ni bars, ni discothèques, ni d’endroits où apprécier la vie. Les adeptes du wahhabisme ont imposé leur silence obscurantiste sur la ville.

Face à un Etat défaillant qui ne remplit plus son rôle de protection des plus défavorisés, ni la continuité des services publics, le religieux apporte une contribution vue comme valable, voire précieuse pour la société. Un agrégateur de rancœurs et un vecteur de paix sociale pour des populations pauvres perméables à son message.

Le djihadisme se nourrit de la pauvreté. Il y recrute ses soldats.

Depuis la fin de la rente caravanière, la destruction de la filière du coton au Mali, et un exode rural massif, la principale source de revenus réside dans une économie de subsistance et de petits boulots du secteur informel. Vendeurs de cigarettes à l’unité, couturiers ambulants, cireurs de chaussures, voleurs de motos et chercheurs d’or.

Car il y a de l’or dans toute la bande sahélienne. Souvent, les sites d’orpaillages sont illégaux ou tout juste tolérés par les autorités. Des milliers de personnes se retrouvent à creuser à la recherche de leur fortune. En 2018, le gouvernement du Niger a fermé ces mines et a mis au chômage technique de nombreux d’orpailleurs, sous la pression de l’Union Européenne, au prétexte que ces endroits étaient un point de passage pour les migrants illégaux qui continuaient ensuite leur route à travers le Sahara et la Méditerranée.

Que faire alors sinon revenir à une ancienne activité criminelle, rester chômeur ou aller grossir les rangs des combattants islamistes ?Parce qu’avec la promesse de 100 dollars par mois, une kalachnikov, une moto et un plein d’essence, vous êtes prêts à rallier n’importe quelle cause. La rhétorique du djihadisme comble un vide existentiel, religieux et économique auprès des jeunes générations.

Autre base de l’économie, le commerce transfrontalier. Je veux dire la contrebande de cigarette, d’essence, d’armes. En 2012, je suis parti filmer les petits trafiquants d’armes dans le Sud du Niger, aux frontières du Tchad et du Nigéria. C’étaient surtout des éleveurs Peuls, des nomades. Ils m’ont raconté trois choses. La première : leurs besoins en armes étaient motivés par des tensions ethniques avec d’autres groupes, sédentaires ceux-là, et contre les voleurs de bétail. La deuxième : la chute de Kadhafi en Libye, six mois auparavant, avait bouleversé les routes traditionnelles des trafics et les armes automatiques commençaient à inonder le marché noir. La troisième : à cause du changement climatique, de la raréfaction des pâturages et des puits, la concurrence était rude avec les sédentaires.  D’où des conflits entre différentes ethnies pour des ressources de plus en plus limitées.

 

Piste au nord du Niger. Crédit photo : Thomas Fisch

Se jouant de frontières poreuses sur un territoire immense et impossible à contrôler totalement par des gouvernements défaillants, le djihadisme a construit son assise locale sur ces trafics. Il prélève une taxe sur chaque convoi. Cigarettes, essence, drogue, denrées alimentaires, etc. Et tout le monde en profite, certains groupes touaregs, ou des fonctionnaires d’Etats corrompus. Mokhtar Belmokhtar, figure historique du GIA puis de AQMI s’est enrichi grâce à la contrebande (d’où son surnom de Mister Marlboro) puis ensuite dans la prise d’otages contre rançon. Réfugié au Mali, il s’est marié avec une femme de la puissante tribu des Berrabiches. Ainsi, il s’est assuré leur soutien indéfectible et leur intérêt pour ses trafics.

A Tombouctou, en 2009, des amis s’amusaient à me raconter l’histoire de « Air cocaïne ». Un Boeing 727 avait atterri avec une cargaison de cocaïne sur le site de Sinkrébaka, en plein désert, à 200 kilomètres au nord de Gao. L’affaire avait fait la une des journaux. L’avion avait été loué au Venezuela, immatriculé en Arabie saoudite, et volait avec une licence de Guinée Bissau. Le chargement vidé sur des camions, certains escortés par des hommes en uniformes, avait pris ensuite la direction des côtes méditerranéennes avant d’arriver en Europe. Forcément, les groupes armés djihadistes avaient pris une commission au passage.

L’enquête avait été étouffée par l’Etat malien. Quelques hommes politiques haut placés étaient impliqués. Mais on savait quand même que plusieurs vols s’étaient déroulés entre la Colombie et le Mali.

C’est aussi ça la mondialisation : la consommation croissante de cocaïne en Europe a permis la création de nouvelles voies d’approvisionnement par l’Afrique et l’enrichissement de nombreux intermédiaires dont des cellules djihadistes.

Depuis, les types de trafics se sont diversifiés. Les plus lucratifs restent les otages et les migrants clandestins. Chaque maillon de la chaine prend sa commission. Et les négociateurs pour la libération de prisonniers n’agissent pas seulement par bonté d’âme. En 2010, on estimait la fortune d’AQMI accumulée à 150 millions d’euros, grâce aux rançons, entre autres. Un pactole qui permet l’achat d’armes, et le silence de bien des personnes.

Les politiques étrangères de nos gouvernements, les injonctions des bailleurs de fond internationaux, la mondialisation, la mauvaise gouvernance des élus locaux, le réchauffement climatique, la raréfaction des ressources pour les éleveurs et les cultivateurs et les rivalités communautaires font le lit du djihadisme au Sahel.

En lui-même, il se sert de ces facteurs. Il offre une illusion confortable à des populations n’attendant plus rien d’un Etat centralisé qui les a abandonnés. Il propose un semblant d’ordre et l’expérience transcendantale d’appartenance à la Oumma, la communauté musulmane.

Engagé dans une guerre asymétrique contre les militaires de plusieurs armées nationales, se nourrissant de rancœurs anti-impérialistes, s’appuyant sur de petits groupes criminels, excitant les tensions inter-ethniques, il s’étendra sûrement. Ben Laden avait bien insisté sur la nécessité de gagner les cœurs et les esprits à sa cause.

Mais selon moi, il ne réussira pas à unifier les différents groupes ethniques du Mali, du Burkina, Nigeria, ou Niger…  

On a dit du malien Amadou Koufa et de son Front de Libération du Macina qu’il allait rallier à lui tous les Peuls de la sous-région. J’ai des doutes.

Le système politique théocratique voulu par ces djihadistes se heurtera tôt ou tard à l’impossibilité d’exercer un contrôle absolu sur les groupes nomades. Toujours prompts à bouger pour chercher de nouveaux pâturages pour leurs bêtes, les nomades ont souvent fait fi des religions trop contraignantes. Comme le décrit Ibn Khaldun, à la ville correspond l’empire de la contrainte, les citadins sont d’avantages soumis au pouvoir et à ses institutions. C’est un espace délimité et facile à réguler, un lieu où une police des mœurs, une police islamique, peut s’exercer.

Les nomades vivent sans remparts, ni portes. A cause de leur mobilité, ils échappent à une société « policée » avec un contrôle absolu sur l’individu.

Qu’ils soient Peuls Foulbe du sud du Niger ou Peuls woddabe du Nord, je n’ai vu aucun d’eux embrasser l’islam wahhabite. Ils conservent l’habitude de cérémonies préislamiques comme le Guéréwol, pour les uns, le Soro pour les autres. Le chant, la danse sont des éléments constitutifs de leur identité. Et il n’en est pas un seul qui voudrait y renoncer.

 

Cérémonie des Peuls Woddabe. Crédit photo : Thomas Fisch

 

Touaregs ou Peuls, les nomades veulent éviter la dispersion du bien familial en conservant sa transmission directe, quitte à l’admettre par les femmes. Leurs sociétés sont matrilinéaires. Les femmes y ont une place privilégiée qui entre en contradiction avec le modèle de la Charia.

L’imposition d’un califat serait une nouvelle forme de colonialisme, puisqu’il s’agit d’un islam rapporté. Il serait cause de régression sociale, économique et culturelle, comme un facteur de dépersonnalisation. Et la jeunesse urbaine de Bamako, Ouagadougou ou Niamey, habituée aux téléphones portables, à Internet, aux réseaux sociaux et à la liberté, ne se laissera pas dominer.

L’histoire a montré que le Califat du Sokoto et l’Empire peul du Macina, construits sur le Djihad au 19ème siècle, se sont effondrés après 50 ans d’existence, victimes de tensions internes, de rivalités et du refus des populations conquises de vivre sous une religion trop stricte.

Aucun empire ne dure, fussent-ils théocratiques. Les mauvais jours finiront.

 

Thomas Fisch
Réalisateur

 
Films réalisés par Thomas Fisch : "Fusils et Amulettes", "Le monde est un Cheval"

Articles pour aller plus loin 

The Conversation, Yvan Guichaoua, university of Kent.

Jérôme Lacroix Leclair et Pierre Pahlavi, "L’institutionnalisation d’AQMI dans la nébuleuse Al-Qaida", revue Les Champs de Mars n°24

Marc Antoine Pérouse de Montclos, "Boko Haram et la mise en récit du terrorisme au « Sahelistan »", revue Afrique Contemporaine n° 255

 

 

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