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Justice et succès terrestres dans les principales religions

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06 juin, 2018
Tribune libre
Roland Hureaux


Toutes les religions ayant une dimension morale ont à répondre à une question fondamentale : les succès terrestres sont-ils le signe que leurs bénéficiaires sont meilleurs et qu’ils ont raison ? Répondre positivement n’est pas absurde dans la mesure où toutes les morales, pour l’essentiel, ont un fondement anthropologique : elles visent à réguler la nature humaine dans le but de lui faire atteindre le meilleur. C’est ce qu’exprime par exemple le livre des Proverbes : « Observe mes préceptes, et tu vivras » (Pr 7,2).

Qui doute que la sobriété soit plutôt meilleure pour la santé et même pour la réussite sociale ? Il en est de même pour tous les préceptes largement communs à toutes les religions.

Mais d’autres, observant la réalité de la société, voient que la justice ne profite guère aux justes, que les méchant et les injustes remportent des succès que personne ne semble leur disputer alors qu’au contraire, les bons, les doux sont victimes. Il n’y a donc pas de justice immanente, en tous les cas en ce bas monde.

 

 

Les différentes religions se sont positionnées sur cette question, de manière diverse.

 

Religions du succès

Au sein de la tradition judéo-chrétienne, s’observe une évolution. Le Pentateuque (dit aussi la Tora) qui ouvre la Bible est presque entièrement sur le premier positon : les Juifs concluent une alliance avec Yahvé, le Dieu unique, et ce dernier les assistera dans leurs desseins à condition qu’ils obéissant à ses commandements.

L’islam se situe presque entièrement dans la même lignée. Sa figure emblématique, le prophète Mahomet, n’est pas seulement un homme de Dieu chargé d’annoncer la révélation qu’il a reçue d’Allah, il est aussi un homme de guerre qui finit sa vie au faîte du succès, entouré de richesses, de femmes et de serviteurs. Ces succès doivent être pour tous les croyants le gage de la protection d’Allah.

Faut-il faire une exception pour le cas du guerrier martyr ? Dans l’islam primitif, il ne s’agissait que de promettre une récompense aux   soldats morts au combat, analogue à celle que promettent les religions nordiques, le « banquet d’Odin, pas d’encourager le suicide. Le terroriste-martyr apparait comme une déviance récente peut-être influencée par le chiisme sur lequel nous reviendrons. 

Si, comme nous le verrons, le christianisme se trouve aux antipodes, l’idée que le succès terrestre est le signe de l’élection divine est réapparue, en son sein, chez les protestants, spécialement les calvinistes. Ils en sont venus, à partir d’une lecture littérale de certains passages de saint Paul (Rm 8,29), à penser que Dieu avait d’avance prédestiné certains au salut et d’autres à la damnation. Pour ces derniers, la peine est double car le signe de l’élection divine, ce sont déjà les succès terrestres et donc l’enrichissement.

L’enrichissement ne dispense nullement de donner une partie de ses richesses aux œuvres, au contraire, mais elle est le signe de la faveur divine. A l’inverse, ceux qui ne réussissent pas sont suspects d’être prédestinés à la damnation. Cette vision raide et inhumaine de la Réforme à ses commencements, s’est certes assouplie au sein du protestantisme libéral, mais même parmi ceux qui ne croient pas, elle demeure dans le fond culturel d’un pays comme les Etats-Unis. Max Weber a montré combien elle favorisait l’essor du capitalisme.

 

Religions du martyre

La lignée opposée, celle qui n’identifie pas forcement justice et succès est apparue dans le judaïsme tardif : le Livre de Job, les Psaumes, les prophètes. Il s’est prolongé dans le Talmud.

Job est un juste devant Dieu et devant les hommes et il reçoit toutes les faveurs terrestres dont un homme de cette époque pouvait rêver : des troupeaux féconds, des fils et des filles, la considération générale. Pourtant les malheurs s’abattent sur lui et il se trouve  réduit à la pauvreté, à la maladie, gisant sur un tas de fumier. Ses proches considèrent qu’il est puni pour un péché caché ; il refuse pourtant de reconnaitre sa culpabilité mais aussi de désespérer de la justice divine ; il finit par être récompensé de sa patience, en étant rétabli, et au-delà, sans sa position.

Plusieurs psaumes (Psaume 22, 73, 88) montrent la même déréliction du juste. Le livre d’Isaïe (chapitre 53) présente la figure du serviteur souffrant : un messie qui ne serait pas un triomphateur mais au contraire un homme méprisé de tous et déchu. L’émergence de cette thématique au sein du judaïsme coïncide avec les malheurs du peuple juif qui perd son autonomie politique à partir de la déportation à Babylone (586 av. JC).

La tragédie grecque a vu émerger la figure de l’homme poursuivi par une fatalité injuste mais il s’agit rarement d’innocents : Œdipe, Oreste, punis pour des crimes qui semblent résulter eux-mêmes de la fatalité.

C’est dans la filiation du judaïsme tardif que se situe le christianisme des origines, tel qu’il s’est exprimé ultérieurement dans les Eglises catholique et orthodoxe. Le Christ est à l’opposé de Mahomet : il est le Juste par excellence, le Saint auquel on ne peut rien reprocher, il est un homme promis à être le messie qui doit relever le peuple d’Israël ; mais ses contemporains s’acharnent sur lui au point de l’amener, non pas au trône mais à une mort ignominieuse, celle de l’esclave sur la croix. Il connait certes une résurrection glorieuse dont ses disciples voient les prémisses, mais sa destinée proprement terrestre se termine par un apparent échec. L’omniprésence des crucifix en terre de chrétienté, si paradoxale en un sens, a profondément marqué les mentalités. Après le Christ, les martyrs chrétiens, appelés à témoigner de la vérité de l’Evangile, sont mus par le souci de l’imitation du Christ. Et plus leur sainteté est achevée, plus ils risquent eux aussi le rejet et la souffrance, y compris de la part de leurs coreligionnaires, comme Jeanne d’Arc. Le martyr se trouve au cœur de la tradition catholique au point que les autels sont, comme la plupart des églises, construits sur les reliques ou les tombeaux des martyrs.

Dans cette perspective, la justice n’offre aucune garantie de succès terrestre et l’échec ne permet nullement de présupposer que celui qui a échoué aurait commis des fautes.

Dans la suite du christianisme, Manès (ou Mani) fonde au IIIe siècle en Perse, le manichéisme. Par les  croyances, il s’agit d’une religion dualiste : au lieu que le Dieu unique vainque finalement Satan, sa créature, comme dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, un dieu du bien et un dieu du mal se livrent un combat perpétuel et ce combat ne se termine pas par la victoire finale du bien. Loin d’être l’héritier d’un supposé dualisme iranien, Mani en est probablement le fondateur. Mais Mani a lui aussi la destinée du martyr : arrêté par le roi de Perse, il meurt chargé de chaînes en 277.

Le culte du martyr n’est pas propre au christianisme. Il apparait aussi, dès les origines ou presque, dans une branche minoritaire de l’islam : le chiisme. Les Chiites ont considéré que le seul héritier légitime de Mahomet était son gendre Ali mais les prétentions de celui-ci ayant été rejetées par ses compétiteurs, il est assassiné en 661, son fils Hussein est battu et tué en 680 à la bataille de Kerbela. Il apparait dès lors comme un martyr dont la défaite et la mise à mort ne disqualifient nullement la légitimité. Pas davantage elle ne disqualifie celle de ses héritiers : les douze imams qui se succèdent après lui, dont le dernier, menant depuis des siècles une vie cachée   jusqu’à son retour victorieux à la fin des temps.

Il est vrai que le Christ est mort sans combattre alors qu’Ali est mort en combattant mais si le Christ ne se défend pas, ce n’est pas par une non-violence de principe, c’est parce qu’il ne sied pas au Fils de Dieu venu apporter le salut aux hommes de faire obstacle à ce que la logique absurde de ses persécuteurs aille jusque bout. Sa passion et sa mort constituent un sacrifice volontaire tenu par les Evangiles pour une victoire, nécessaire au salut de l’humanité.

Ali est devenu la personnalité emblématique des chiites, au moins aussi important pour eux que Mahomet.

Il ressort de ce tableau la parenté entre le christianisme et le chiisme, beaucoup plus proches que le chiisme ne l’est du sunnisme. Leur histoire fondatrice les conduit, à la différence d’autres traditions religieuses, à un sens aigu de la tragédie inscrite au fond de la condition humaine et par là à une profondeur qui est la même que celle que l’on trouve dans les grandes œuvres d’art.

Le martyre fondateur les mène à d’autres conséquences analogues : d’abord l’attente d’un rédempteur qui doit venir à la fin des temps.

Le manichéisme conduit au pessimisme le plus radical : les élus pourront certes se sauver, mais seulement leur âme et par la fusion dans un grand Plérôme, proche du nirvâna du bouddhisme lequel, à bien des égards, n’est pas très éloigné de ce que fut le manichéisme, et il n’y aura pour eux aucune revanche du bien à la fin des temps des temps. Au contraire, le judaïsme tardif, le christianisme et le chiisme espèrent un rétablissement final du monde et même bien plus. Puisque le monde ici-bas est souvent injuste, ce rétablissement viendra à la fin des temps et il sera réalisé par un sauveur, venant ou revenant accomplir toutes choses. Pour le judaïsme tardif, ce sauveur attendu est le Messie qui apparait progressivement dans le Testament juif. Pour les chrétiens, il est naturellement Jésus Christ mais l’accomplissement plénier de son œuvre terrestre est retardé : il reviendra à la fin des temps pour   conclure l’histoire. Les chiites attendent le retour non d’Ali mais de son douzième successeur, qui ne serait pas mort et qui reviendra donner la victoire aux justes, après des  siècles de persécution : cette figure messianique attendue est le Mahdi, descendant d’Ali.

On a vu comment le christianisme fondé sur le culte du crucifié a pu dévier vers un calvinisme hautain revenant à la sacralisation du succès, y compris matériel. Certains juifs pensent que, au travers du sionisme, ou au moins de son évolution récente, le judaïsme aurait abandonné le vision élaborée par les prophètes dissociant la justice du succès terrestre, au bénéfice d’une vision qui n’est  pas très différente de celle du protestantisme nord-américain. La mutation de l’Israël contemporain du socialisme des origines, solidaire et égalitaire, en un néo-libéralisme fondé sur le culte du succès pour les individus et sur le recours systématique à la force sur la scène internationale serait le terme de cette évolution que les tenants du judaïsme des origines tiennent pour une régression.

Si les religions du premier type ont assuré certains succès terrestres : l’Israël des juges et des rois, l’islam des origines, le capitalisme protestant, seules les religions du second type, assumant pleinement le drame de l’humanité, ont conduit aux plus hauts sommets de la civilisation.

 

Roland HUREAUX

Essayiste