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La nouvelle question d'Orient

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12 décembre, 2017
Note de lecture
Leslie Varenne


A peine l’encre sur l’assassinat de l’ancien Président yéménite, Mohamed Saleh, est-elle séchée qu’un autre événement important survient avec la décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale israélienne. Ainsi va l’actualité internationale du Proche et Moyen Orient, plongeant les observateurs dans un état étrange mêlant gravité, confusion et urgence. C’est ce sentiment d’urgence qui a poussé Georges Corm à écrire son dernier ouvrage pour « contribuer à mettre un peu de santé mentale dans un univers analytique totalement chaotique. »
Ainsi tout au long de son ouvrage, l’auteur remet les pendules historiques à l’heure et dénonce la réécriture de l’histoire, simplifiée à l’extrême, afin de justifier tous les conflits par des antagonismes entre communautés ethniques ou religieuses, et ce, contre toutes évidences.

S’agissant du conflit israélo-palestinien, Georges Corm écrit : « ce ne sont pas les valeurs ou les civilisations et les cultures qui sont en jeu, mais bien des mémoires historiques traumatiques ayant forgé des cadres totalement contradictoires de perception du conflit. Lesquels le rendent insoluble, tant qu’il n’y aura pas de déconstruction des deux mémoires opposées ne correspondant nullement aux vérités historiques. D’un côté, la repentance européenne pour tout ce qu’ont subi les Européens de confession juive dans leur histoire, mais aussi l’eschatologie religieuse même inconsciente qui voit dans le retour des juifs en Palestine l’annonce du retour du Christ sur terre, eschatologie très présente chez certaines Églises protestantes, notamment aux États-Unis ; à ces facteurs, il faut ajouter celui de la peur, autrefois disparue, de nouvelles invasions "musulmanes" du continent européen par l’augmentation rapide de l’immigration en provenance des pays arabes. Du côté arabe en revanche, la mémoire traumatique est celle de l’expulsion de l’Andalousie, des croisades et enfin des occupations coloniales. »

Au passage, et avec une certaine finesse, l’historien se moque des bons esprits qui renvoient à l’antisémitisme toute défense du droit des Palestiniens et en appel au bon sens : « si la Palestine avait été envahie par des bouddhistes ou que la Turquie post-ottomane avait voulu la reconquérir, cette invasion aurait rencontré une résistance tout aussi constante. »

Sémantique et politique…

L’auteur sort aussi le lecteur, non averti, de sa confusion sur la guerre en Syrie. Il revient sur les adjectifs « radicaux » et « modérés » qui ont été au centre des débats pendant tout ce conflit, partageant ainsi les islamistes entre « bons » et « méchants ». L’historien rappelle que ces dénominations ne datent pas d’hier, elles furent inventées par la diplomatie américaine, au siècle dernier, pendant la guerre froide, pour différencier les Etats arabes. D’un côté, ceux qui entretenaient de bonnes relations avec l’URSS et demandaient le respect des droits des Palestiniens : les régimes radicaux ; de l’autre, ceux qui étaient « très modérément en faveur des droits des Palestiniens occupés par l’État d’Israël et avaient des relations plutôt froides ou tièdes avec l’URSS » : les régimes modérés. Bien entendu, ces adjectifs étant attribués à des fins politiques, ils changent en fonction des situations. L’auteur rappelle encore, par exemple, que pendant fort longtemps Oussama Ben Laden et son organisation furent considérés comme des « combattants de la liberté. » C’était au temps où ils étaient « gentils », lorsqu’ils guerroyaient en Afghanistan pour contribuer « au retrait de l’armée soviétique » et donc à la « victoire des Etats-Unis ». C’était au temps où au début des années 1990, ils se battaient aux côtés des Bosniaques musulmans contre les « méchants » Serbes, au temps où « ils venaient en aide à leur frères Tchétchènes ». Puis les mêmes, sont devenus des terroristes lorsqu’en 1997, ils ont attaqué les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, puis vint le 11 septembre… Cette sémantique simpliste fondée sur « la dichotomie entre les bons et les méchants » a abouti à ce chaos mental… « Du fait du martelage continu de cette sémantique dans les médias, avec l’adoption quasi générale de la distinction entre modérés et radicaux – peut-on ne pas aimer des  "modérés " et leur préférer des "radicaux" ? – En créant ainsi plusieurs sources d’émotion dans le large public des médias dominants ou des essais politiques à la mode, on aboutit à une paralysie de la pensée et à une opinion dominante à caractère moutonnier. »

Homo islamicus

Avec Georges Corm, un érudit à qui aucun épisode de l’histoire de « l’Orient compliqué » n’est étranger, tout devient d’une incroyable clarté depuis l’expédition de Napoléon Bonaparte en Egypte jusqu’aux pourparlers de paix pour la Syrie à Astana. La richesse de l’ouvrage, où même les innombrables notes de bas de page se lisent avec gourmandise, rend l’exercice de recension difficile. Comment résumer la densité ? Alors le lecteur pioche au gré de ses questionnements ou de l’actualité. Sans aucun doute, le chapitre intitulé : « Comment islamophiles et islamophobes s’abreuvent aux mêmes sources intellectuelles » devrait être lu par tous ceux qui monopolisent les débats médiatiques vains et inconséquents. Pour l’auteur, les deux camps sont les deux faces de la même pièce : « L’islamophobe déverse sa haine de l’autre dans une critique au vitriol de la religion musulmane et de tous ceux qui sont nés musulmans. L’islam serait le danger, car il s’agirait d’une religion inférieure, primitive et violente. L’islamophile lui aussi considère tous les musulmans comme formant une identité unique, un mode d’être spécifique, voire une altérité qu’il faut respecter. » En réalité chaque partie dessine un « homo islamicus » aux comportements identiques sur tous les continents qu’il soit Kényan ou Indonésien, niant ainsi toute diversité à l’intérieur des groupes humains, une vision essentialiste et culturaliste datant du 19ème siècle qui malheureusement perdure dans les esprits chagrins de quelques-uns…

Il faut lire le livre de Georges Corm afin de recouvrir l’art de la nuance et de sortir enfin de ce chaos mental qui a produit les « situations complexes et paradoxales de cette région du monde, faites de violences spectaculaires, de contradictions dans les politiques menées et de discours de plus en plus délirants destinés à légitimer ces violences et ces contradictions. »

Georges Corm

La Nouvelle question d'Orient

Editions La Découverte