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L'extrêmisme violent, d'hier et d'aujourd'hui, en Russie

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21 septembre, 2016
Note d'analyse
Bruno Husquinet


 

Le 3 septembre de chaque année, la Russie commémore les victimes des attaques terroristes lors de « la journée de solidarité dans la lutte contre le terrorisme ». La date est symbolique puisqu’elle renvoie à la tragique prise d’otages de 2004 dans l’école de Beslan qui s’est terminée par le décès de 334 personnes. L’histoire récente russe, marquée comme tant d’autres pays par une violence radicale, rappelle la période de terreur du 19ème siècle. Cependant, les enjeux divergent sur le plan idéologique. Hier il s’agissait de mettre fin à l’absolutisme tsariste ; aujourd’hui, les appels à la violence contre le Kremlin sont lancés au nom de la domination du califat islamique.

 

Malgré le ralentissement de l’immigration dû à la crise économique, la Russie reste un pôle d’attraction majeure pour des millions de travailleurs, souvent des hommes jeunes issus des ex-républiques soviétiques. Ces personnes, isolées de leur milieu, sont confrontées aux difficultés de la vie d’un travailleur immigré dans les grands centres urbains russes : ostracisme et paupérisation. Les recruteurs exploitent facilement cette vulnérabilité et des villes comme Moscou sont devenues des centres privilégiés d’endoctrinement pour ces futurs candidats à l’extrémisme violent. En octobre 2015, un coup de filet a permis l’arrestation à Moscou d’une dizaine de jeunes caucasiens liés à l’organisation de l’Etat islamique (EI). Depuis, les arrestations se multiplient à travers le pays, y compris à Saint-Pétersbourg, la Palmyre du Nord comme l’avait baptisé un diplomate du 18ème siècle.

Les Etats d’Asie centrale ont fait état du problème de la radicalisation de leurs citoyens partis gagner leur vie en Russie aux autorités du Kremlin. En réponse, des mécanismes se mettent progressivement en place, soit de façon bilatérale, soit au travers d’organisations de sécurité régionale comme l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) et l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS). L’Ukraine accueille traditionnellement des milliers d'étudiants étrangers et le phénomène de recrutement ne l'épargne pas. Le chef des services de renseignement  de la région de Kharkiv a déclaré que des recruteurs oeuvraient dans les milieux des étudiants musulmans.

Si la seconde campagne tchétchène devenue « opération anti-terroriste » est officiellement finie, le calme ne règne toujours pas dans ces régions où un émirat islamique du Caucase s’est constitué en 2007. Comme le montre les publications du Comité national russe anti-terroriste, des combattants y sont tués chaque semaine lors d’opérations. Néanmoins, une certaine accalmie est partiellement attribuée au flot de combattants que la Russie a laissé partir, mais qu’elle combat sur le terrain syrien. En effet, les citoyens russes combattant avec les djihadistes étrangers sont en général originaires du Caucase du Nord. Selon la société de sécurité Soufan Group, à ce jour, il y aurait au minimum 4 700 citoyens russes et originaires des ex-républiques soviétiques qui se sont rendus en Syrie ou en Iraq. A l’été 2015, quelques émirs daghestanais de l’émirat du Caucase ont prêté allégeance à l’EI, ce qui a provoqué un exode de familles et de combattants vers Raqqah. Dans son rapport sur l’émirat du Caucase, l’office français aux réfugiés (OFPRA) souligne que cet événement a provoqué des dissensions au sein de cet émirat dont tous les membres ne partagent pas l’idéologie du calife Abu Bakr al Baghdadi. Ce schisme est confirmé par l’International Crisis Group (ICG) dans son rapport sur l’export de l’insurrection caucasienne en Syrie. En outre, ICG suggère que la création de l’EI a offert une alternative idoine aux salafistes du Caucase pour poursuivre leur idéal sur fond de déchéance économique et de conflit larvé sur leurs terres. En effet, alors qu’une certaine tolérance était de rigueur envers les salafistes non-violents, depuis 2013, le Kremlin a durci sa politique contre tous les salafistes, sans exception. Les dernières déclarations de l’EI appelant à attaquer la Russie doivent être lues à la lumière des opérations russes en soutien à Damas.
Il y a matière à s’inquiéter car la communauté musulmane en Russie est grande, notamment dans des régions comme le Tatarstan. En outre et à la différence des pays européens, les combattants caucasiens constituent une minorité importante au sein de l’EI. Leur forte réputation leur permet d’occuper des positions élevées et ils sont en charge des activités de kidnapping dans le groupe d’al Baghdadi.

Le descriptif, très complet de la situation, publié récemment par Kavkazki Uzel, rappelle que le problème touche également l’Azerbaïdjan et la vallée de Pankisi en Géorgie. Cette dernière est traditionnellement peuplée de Tchétchènes et servait de base arrière aux combattants durant la seconde campagne de Tchétchénie. Un des chefs de l’EI, Omar Abu al Shishani (shishan signifiant tchétchène en arabe) ou Tarhan Batirashvili était originaire de la vallée de Pankisi. Il aurait été remplacé par l’ancien colonel de police tadjik, Gulmurod Khalimov, comme ministre de la guerre de l’EI, selon Counter Extremism Project. Le Caucase du Sud est touché par la problématique au même titre que les régions voisines d’Asie centrale.

Parmi les combattants occidentaux, se trouvent également des ressortissants d’Asie centrale et de nombreux caucasiens de première ou deuxième génération réfugiés en Europe suite aux guerres tchétchènes. Comme le relève Gordon Hahn, l’un des plus grands spécialistes de la question du djihadisme dans le Caucase du Nord, le réseau de combattants caucasiens s’est développé depuis des années en Europe, au Yémen, en Afghanistan et au Moyen Orient. En Afghanistan et dans les zones tribales, beaucoup de Tchétchènes et d’Ouzbeks  combattent au sein de différents groupes et ont formé en 2011 « les Moudjahidines Caucasiens du Korassan ». Selon cet expert, cette connexion se retournera contre la Russie et pas uniquement dans la région caucasienne. L’Europe prend très au sérieux cette menace confirmée par plusieurs exemples tragiques. Tout d’abord, l’attentat de Boston en 2013 fut commis par les frères Tsarnaev, d’origine tchétchène. Plus récemment en juin de cette année, l’attentat de l’aéroport d’Istanbul fut exécuté par des terroristes d’origine daghestanaise, ouzbek et kirghize. Ensuite, selon une base de données des autorités belges, sur 614 ressortissants de leur pays partis se battre à l’étranger, 25 seraient d’origine russe. Les autorités du royaume surveillaient de près ces milieux, depuis 2010, déjà, après avoir découvert le lien entre le groupe Sharia4belgium et l’émirat du Caucase.

Quasi quotidiennement, des personnes sont arrêtées et des attentats sont évités en Europe mais également en Russie. En quête de solution, notamment en ce qui concerne le recrutement et la radicalisation dans les milieux carcéraux, la Russie vient de lancer un programme dans ses prisons où sont détenus plus de 150 combattants revenus de Syrie/Iraq en 2015. Citant les chiffres du procureur de Russie, ICG note que 650 cas ont été ouverts pour participation à des groupes armés illégaux à l’étranger. L’Eglise orthodoxe et les leaders musulmans pour le Caucase du Nord se sont engagés à soutenir les autorités dans ce programme de dé-radicalisation en prison. Ce projet est une première en Russie et il doit faire face à de nombreux critiques dénonçant un usage de la force parfois excessif lors des opérations anti-terroristes. Ces mêmes critiques soulignent que les lois anti-terroristes renforcent le contrôle policier et limitent les droits individuels.

La Russie est donc confrontée aux mêmes défis sécuritaires que la majorité des pays européens. Au-delà de la violence, il s’agit de répondre à une idéologie menaçant des acquis fondamentaux des Etats. Penseurs, ethno-psychologues ou théologiens participent à cet effort de réflexion et de renforcement de la cohésion sociale mise à mal par les recruteurs et autres propagandistes en ligne.

Ce n’est pas la première fois que la Russie est confrontée à une vague de violence. Au 19ème siècle, la critique de la Russie tsariste et de son régime inégal émanait d’une intelligentsia marginalisée et nourrie aux idées socialistes européennes. Ils ont recruté, formé puis pratiqué la lutte armée pour mettre fin aux injustices. Cette minorité était russe et se battait pour une évolution, une amélioration. Par opposition, la minorité djihadiste, exogène à la société russe et au Caucase du Nord, prône une rupture en faveur d’un système totalement étranger à la société russe – et européenne d’aujourd’hui. Si la finalité des uns et des autres est incomparable - l’idéologie révolutionnaire du 19ème siècle, la fin des grands empires, des privilèges, nous est intuitivement plus proche - la violence est similaire. Alors que certains intellectuels russes descendirent dans le peuple pour l’éduquer, d’autres prirent la voie prônée par Mikhail Bakounine. Dans « Etatisme et Anarchie », le libertaire russe voyait dans le prolétariat intellectuel russe et le désespoir des masses, l’énergie nécessaire au soulèvement du peuple entier. L’époque était propice au développement de cette vague de terrorisme – mot chargé de connotations bien différentes aujourd’hui. Des centaines de jeunes créaient des cellules secrètes et se radicalisaient. Pendant ce temps, la Russie se réformait au niveau judiciaire et économique, mais trop lentement. La fin du servage fut sonnée en 1861, quatre ans avant la fin de l’esclavage aux Etats-Unis. Progressivement, la Russie avançait vers un système capitaliste, obligeant les révolutionnaires à agir vite avant qu’une bourgeoisie ne naisse. Le révolutionnaire Piotr Tkatchev, inspirateur de Lénine, pensait que le peuple ne pouvait se sauver lui-même. Pour lui, il était vital d’intervenir pour éviter que le système ne se réforme et n’empêche l’apogée du socialisme. Ces conditions historiques et idéologiques ont donc porté l’émergence d’un terrorisme qui a contribué à la fin du régime autocratique tsariste, inadapté aux réalités du tournant du siècle. Pour Sergei Netchaiev et son Catéchisme Révolutionnaire, il s’agissait de détruire tout, partout et impitoyablement, en s’unissant au monde des bandits, qu’il qualifiait de seul milieu révolutionnaire authentique. Des générations de jeunes entraient « en terreur » comme on entre « en religion ». Quand Dmitri Karakozov tira sur le tsar en 1866, le tabou était tombé. Le parricide contre le père du peuple avait été commis. La traque de ces terroristes s’intensifia, alors que le nombre de ceux qui rejoignaient la cause augmentait. L’Okhrana, ancêtre du KGB poursuivit ces terroristes qui assassinaient au coin des rues les dignitaires après les avoir jugés et condamnés. En 1905, Ivan Kaliaev jetta une bombe sur le gouverneur de Moscou et oncle du tsar, le grand duc Serge Alexandrovitch et le tua. Dans une lettre ouverte et lors de son procès, il ne montra aucun regret. Au contraire, il déclara : que ma mort soit le couronnement d’une idée pure.

« Je me révolte donc je suis » à en croire "l’Homme Révolté" d’Albert Camus. Dans le Caucase du Nord, beaucoup de mythes et légendes eschatologiques entretiennent l’image du combattant musulman qui devra lutter à Damas lors du grand combat de la fin des temps.

Les révolutionnaires russes du 19ème siècle trouvaient, quant à eux, le sens et la justification de leurs actes dans d’autres récits ésotériques, notamment en empruntant à l’imagerie des cavaliers de l’Apocalypse, comme l’indique le titre du roman « Le cheval blême », publié à Nice au début du 20ème siècle. L’auteur, Boris Savinkov, est figure de la bohème de Montparnasse et terroriste russe. Dans ce roman, il pose une question essentielle, celle de savoir si le terrorisme peut avoir une justification éthique. Pour cet auteur, la fin justifie les moyens et tuer n'est pas interdit, même si cela soulève doutes et hésitations.

Aussi choquante que cette interrogation puisse être, elle force au débat idéologique. Au 19ème siècle, la lutte contre les injustices de la société émanait du peuple et de ses intellectuels. Ce tournant visait à l’amélioration évolutive des conditions de vie de la majorité. Au 21ème siècle, les appels au djihad ciblent le cadre des acquis culturels, sociaux et politiques et l’alternative n’a pas le soutien des peuples russe et européen.


Bruno Husquinet





Tags:
balkans, etat islamique, crise ukrainienne, religion, voisinage oriental