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L'avenir de la coopération russo-chinoise

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02 octobre, 2016
Entretien
Maria Liamtceva


Entretien avec Yana Leksioutina, docteur en sciences politiques, maître de conférence à la Chaire des études américaines de l’Université d’État de Saint-Pétersbourg.

La coopération russo-chinoise a contribué à la résolution de questions délicates telles que l’évacuation des armes chimiques de Syrie, ou encore à des accords sur le programme nucléaire iranien. S’agit-il de la preuve d’une alliance entre les deux pays ou simplement d’une pragmatique convergence d’intérêts ?

C’est la manifestation de la convergence de leurs intérêts. Ou bien, comme on le dit souvent, de la « similarité » des approches des deux pays vis-à-vis des problèmes internationaux et régionaux. Cette convergence est ressentie sur de nombreuses questions internationales et régionales. Dans le cas de la Chine, on ne peut pas parler de solidarisation  avec quel pays que ce soit. Pékin ne fait qu’agir en accord avec ses propres intérêts. 

Compte tenu de cette position, quelle est la probabilité qu’une véritable alliance militaire entre la Russie et la Chine, cauchemar des pays de l’OTAN, se mette en place ?

Il est peu probable qu’une telle alliance soit mise en place. La Chine reste fidèle au principe de base de sa politique étrangère : celui du non-alignement politique. Pékin, à la différence de, disons, les États-Unis, n’a actuellement aucun allié officiel. Il semble improbable que la Chine abandonne ce principe.
Prêter assistance à un autre pays suppose prendre certains engagements, qui pour Pékin ne présentent pas d’intérêt. Cela inclut les responsabilités liées à l’aide militaire. La Chine a d’autant moins d’intérêt de le faire dans le cas de la Russie, car cette dernière a, pour le dire gentiment, une relation compliquée avec l’Occident et les États-Unis. N’oublions pas que pour Pékin, sa relation avec les États-Unis est la plus importante de toutes ses relations bilatérales.

La Syrie est un théâtre d’opérations qui attire les terroristes ouïghours. Dans un futur proche, Pékin est-il prêt à participer aux opérations militaires au Moyen-Orient dans le but de prévenir la rentrée au pays de ses propres extrémistes ?

Nous avons toutes les raisons de pronostiquer un élargissement de la participation chinoise dans la régularisation de la situation au Moyen-Orient. Premièrement, la Chine y possède de grands intérêts financiers. Il ne faut pas oublier que la région reste le premier fournisseur de ressources énergétiques pour la Chine. Deuxièment, ces dernières années on peut voir que la Chine commence progressivement à se distancier d’un autre de ses principes fondamentaux : la non-ingérence dans les affaires internes des autres Etats. Par exemple, la Chine élargit sa participation dans les missions de maintien de la paix. En outre, au début de l’année, la Chine a annoncé la construction de sa première base militaire à l’étranger, à Djibouti. Cette base permettra, entre autres, à la Chine de réagir de manière plus efficace aux événements en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.
En ce qui concerne les terroristes, la Chine est au contraire favorable à l’extradition des Ouïghours, ce qui lui permettrait de les juger selon ses propres lois.

De nombreux experts considèrent que la Chine a obtenu des résultats positifs dans sa lutte pour les territoires disputés en mer de Chine. Peut-on ici parler d’une négligence de la part des États-Unis ?

Je ne sais pas pourquoi l’on parle de « résultats positifs ». La situation n’est pas moins compliquée qu’en 2010, quand les conflits territoriaux en mer de Chine méridionale se sont exacerbés. Il est évident que pendant les six années qui ont suivi, Pékin a accompli beaucoup de choses de manière unilatérale, comme la construction d’îles artificielles dans les eaux des territoires disputés, l’augmentation du nombre de navires de patrouille, ou la prise de nombreuses mesures administratives. Mais la Chine a échoué à convaincre la communauté internationale en général et ses voisins en particulier, que les territoires disputés lui reviennent de droit. Dans ce sens, il n’y a aucune raison de parler de succès.
En ce qui concerne les États-Unis, on ne peut pas dire que Washington ignore le problème en mer de Chine. Bien au contraire, c’est bien l’ingérence américaine qui a amené à un regain de tensions dans cette région en 2010. Depuis, Washington surveille attentivement la situation.

Récemment, la Chine et la Russie ont mené des exercices militaires conjoints en mer de Chine méridionale. Peut-on interpréter cela comme un soutien indirect de Moscou à la position de Pékin sur la question des territoires disputés ?

Je ne pense pas qu’on puisse parler de soutien, même indirect, et cela même si une évolution est visible dans la position de Moscou sur la question de la mer de Chine. Auparavant, la Russie ne se prononçait pas du tout sur le sujet et maintenait une position d’observateur tiers vis-à-vis du conflit. Cependant, comme nous le savons, Vladimir Poutine s’est récemment prononcé sur l’arbitrage international initié par les Philippines contre la Chine sur le sujet des îles disputées. Aujourd’hui nous voyons les deux pays organiser des manœuvres militaires conjointes en mer de Chine méridionale...
Il est peu probable que les leaders politiques russes ignorent le symbolisme que ce genre d’action peut avoir pour les pays impliqués dans le conflit territorial. Si l’on ne peut nier un certain changement dans la position russe sur le sujet, on ne peut tout de même pas dire que la Russie soutient, à proprement dit, la Chine sur ce sujet.

La coopération militaire sino-russe dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) a-t-elle un avenir ?

Dans le cadre de l’OCS la Russie et la Chine, avec les autres membres de l’organisation, mènent régulièrement des exercices antiterroristes multilatéraux. La dimension antiterroriste de l’organisation est très importante et il semble bien qu’elle restera dominante. Hormis la lutte contre le séparatisme, l’extrémisme et le terrorisme, il y a peu de chances que la coopération dans le domaine de la stabilité et sécurité régionale soit véritablement mise en place. L’élargissement en juillet 2015 de l’OCS à l’Inde et au Pakistan a, dans une certaine mesure, réduit l’intérêt que la Chine porte à l’OCS, y compris à la coopération militaire en son sein.

Verra-t-on, dans un futur proche, une concurrence entre la Russie et la Chine sur les marchés des produits de leurs complexes militaro-industriels ?

Oui, bien sûr, car la Chine est en passe de devenir un des leaders mondiaux parmi les vendeurs d’armes et d’équipement militaire. Durant la période 2011-2015, Pékin s’est élevé à la troisième place, après les USA et la Russie. Les acheteurs actuels et potentiels sont souvent les mêmes pour Pékin et Moscou, ce qui met en évidence la concurrence.

La Chine soutient-elle la Russie sur le problème de reconnaissance de la Crimée, étant donné son propre problème avec Taïwan ?

Vous avez raison de faire le lien entre les questions taïwanaise et criméenne. On pourrait y ajouter, pour Pékin, le problème des Ouïghours et du Tibet. En effet, étant donné ces situations compliquées, il est difficile pour les leaders chinois de soutenir la Russie sur la question de la Crimée. En particulier vis-à-vis de Taïwan, qui en 2003 a passé une loi sur les référendums, selon laquelle le leader de l’administration taïwanaise a le droit de soumettre à référendum toute question relative à la sécurité de l’île.
Aujourd’hui Taipei a acquis une grande expérience dans l’organisation des référendums, et s’ils venaient à soumettre à approbation populaire une question sur l’indépendance de l’île, ce serait un véritable cauchemar pour la Chine. Avec cela en tête, il est révélateur que la Chine se soit abstenue de voter sur la résolution des Nations Unies sur l’intégrité territoriale de l’Ukraine fin mars 2014. Cependant je ne pense pas qu’on puisse appeler cela un soutien à la Russie de la part de Pékin. Ce n’est qu’une politique de maintien de neutralité face à la très compliquée confrontation russo-américaine.

 

Cet entretien a été réalisé dans le cadre de la coopération de l'IVERIS avec le Fonds de diplomatie publique Alexandre Gortchakov et a été traduit en français par Ekaterina Tsaregorodtseva.

Tags:
chine; russie